Témoignage du p. Jean Christophe

Témoignage du p. Jean Christophe sur le p. MD Philippe : son esprit

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II. SON ESPRIT

Toute la vie et tout l’enseignement du père Marie-Dominique révèlent son esprit. On a déjà beaucoup dit sur ce sujet ; les lignes qui suivent ne prétendent donc pas du tout avoir un caractère exhaustif, il s’agit seulement de quelques réflexions, liées parfois à des souvenirs personnels

La recherche de la vérité et la sagesse : c’est évidemment un des aspects essentiels de son esprit, comme il l’a dit lui-même : « J’ai consacré ma vie à la recherche de la vérité. » Et c’était aussi pour lui une des principales raisons d’exister de la Communauté Saint-Jean : « la recherche de la vérité à travers tout ». Il cherchait la vérité en toutes choses, et il s’intéressait à tout, mais avant tout à la sagesse, aux « trois sagesses » :  philosophique, théologique et mystique.

 Il ne cessait de nous rappeler que l’intelligence humaine est capable par elle-même de connaître Dieu et que, par conséquent, nous devons faire l’effort d’acquérir cette sagesse philosophique qui consiste à découvrir l’existence de Dieu et à le contempler avec notre intelligence. Il revenait souvent sur la distinction entre science et sagesse, et il demandait parfois avec force : « Où enseigne-t-on encore la sagesse ? »

 L’encyclique « Fides et Ratio » de Saint Jean-Paul II, qui confirmait d’une manière éclatante ce que le père avait fait en rappelant la nécessité d’une « philosophie sapientiale », fut certainement un grand réconfort pour lui. Le Cardinal Ratzinger aurait dit, peu de temps après la parution de l’encyclique, que c’était pour le père Philippe que Jean-Paul II l’avait écrite ! Et le père nous disait souvent combien le Saint-Père se souciait que la métaphysique soit enseignée. Un frère a rapporté qu’à l’occasion d’une visite à Jean-Paul II avec le père, le pape avait demandé expressément aux frères d’être fidèles à la recherche métaphysique du père Philippe.

Il n’accordait pas seulement une grande importance à la philosophie, mais peut-être encore plus à la  théologie, et nous rappelait souvent qu’il fallait que nous soyons tous des théologiens pour l’Eglise d’aujourd’hui, à l’école de Saint Thomas d’Aquin, mais aussi à la manière de Saint Jean « le théologien », comme lui-même l’était éminemment.

Malgré ce gigantesque effort qu’il a fait toute sa vie pour chercher et transmettre la sagesse du point de vue philosophique et théologique, le père a toujours été clair sur le fait que ce que nous devons désirer et demander avant tout et par-dessus tout c’est la « sagesse mystique », infuse en nous directement par l’Esprit-Saint grâce au don de sagesse, qui nous donne une connaissance intime de l’Amour Trinitaire, connaissance dépassant de beaucoup tout ce que notre intelligence peut saisir grâce à la philosophie et la théologie. C’est pourquoi il disait : « Rien n’est plus important dans notre vie que le don de sagesse ! » 

Tous ses enseignements et ses prédications n’avaient pas la même qualité, tout n’était pas toujours très passionnant pour tout le monde, parfois sa manière d’enseigner ou de prêcher pouvait même être un peu pénible pour certains (il était lucide sur ce point). À la fin de sa vie il me semble qu’il a même parfois dit des choses un peu curieuses, sur lesquelles il devait revenir ensuite. Et j’ai entendu un frère dire que le père Marie-Dominique répétait beaucoup la même chose ; ce n’était évidemment pas entièrement faux, après 60 ans d’enseignement… Cependant, une des choses les plus impressionnantes chez lui, c’est qu’il a continué à chercher la vérité, sans s’arrêter à ce qu’il savait déjà, jusqu’à la fin. Par exemple, à presque 80 ans il s’est mis à dire que, contrairement à ce qu’il avait penché à dire jusque là, on ne pouvait pas être sûr, philosophiquement, que l’âme humaine était créée dès la conception de l’embryon. Un autre exemple : toute la recherche qu’il a développé les dernières années de sa vie sur la découverte de l’existence de Dieu par la « ratio boni » ; ou tout le livre « Retour à la Source », qui est une recherche qu’il a développée les dernières années.

Au sujet de sa quête incessante de vérité et de sagesse, il faut évoquer aussi l’histoire, que nous l’avons tous entendu raconter plus d’une fois, de son frère dominicain (le père Ramirez) lui demandant de persévérer dans sa recherche et son enseignement tout en l’avertissant qu’il serait, à cause de cela, « haï, haï, haï ! ». C’était nous dire qu’il se savait haï par certains pour ce qu’il faisait, et que, si nous voulions marcher sur ses traces, nous le serions aussi…

Tout en nous encourageant beaucoup à développer notre intelligence, il nous rappelait souvent aussi que nous ne devions pas tomber dans l’orgueil, « l’orgueil de l’intelligence, l’orgueil des théologiens… ».

Témoignage du p. Jean Christophe sur le p. MD Philippe : les dernières années et le dernier mois

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Les dernières années

Bien qu’il ait gardé presque jusqu’au bout un rythme de vie très intense, il est clair que sa manière de parler, de marcher, etc… a nettement ralenti à la fin. Il parlait de plus en plus lentement. Il donnait moins de cours, bien qu’il ait, durant les toutes dernières années, retrouvé sa voix.

Et même sa manière d’enseigner a changé ; un frère très proche de lui disait : « L’analyse ne l’intéresse plus, c’est la contemplation. » Il semble qu’à partir de la fin des années 90, il faisait moins d’analyse en philosophie, il nous donnait plus un regard de sagesse.

Quand il a eu 90 ans je crois, la Congrégation pour l’Education Catholique (du Saint-Siège) a demandé que ses cours ne soient plus comptés comme faisant partie des cours nécessaires pour les candidats au sacerdoce. Il continuait donc à donner des cours, mais on appelait ça « conférence de philosophie 1ère » ou autre. D’autres frères professeurs faisaient les cours qui comptaient pour la ratio des frères.

D’autre part, il devait dormir davantage. Il m’a dit une fois que le médecin lui avait dit que quand on a beaucoup tiré sur le sommeil dans sa jeunesse on doit dormir plus quand on est vieux, contrairement au commun des vieillards qui perdent le sommeil. Il ne venait plus à l’oraison ni aux laudes, le matin ; le cours de 7h30 fut déplacé après le petit déjeuner. Le soir après diner, il s’endormait souvent pendant la conférence (j’ai assisté une fois à cela, il y eut plusieurs minutes d’un silence de mort dans la salle, personne ne sachant quoi faire, jusqu’à ce que le frère prieur aille lui apporter un verre d’eau pour le réveiller…). Il continuait à recevoir les frères après le Salve, mais pas aussi tard qu’avant. Les jeunes frères pouvaient difficilement le rencontrer personnellement. Il se couchait probablement plus tôt.

Il semblait voir et entendre de plus en plus mal, et souffrait sûrement de plus en plus de ses innombrables problèmes de santé. C’est un frère de la communauté qui est devenu son médecin traitant habituel.

Il prenait tous ses repas seul, mais les frères qui avaient besoin de le voir pouvaient parfois aller prendre le repas avec lui, dans son bureau.

Il perdait la mémoire. Il avait besoin de lire très attentivement tous les textes de la messe pour ne pas oublier. Il ne reconnaissait plus certains frères et certaines sœurs. En avril 2006, quelques mois avant sa mort, il ne m’a pas reconnu les premières fois où je l’ai vu (je l’avais trouvé très bon mais un peu lointain, pas affectueux et proche comme d’habitude). Mais quand je suis retourné le voir encore une fois, il s’est écrié : « Ah, cette fois on le reconnait ! » et il s’est montré proche comme auparavant. Il y avait un chapitre général de la congrégation des frères à ce moment-là ; il ne participait quasiment pas aux débats du chapitre en raison de sa fatigue, mais donnait chaque jour, pour les frères membres du chapitre, une conférence à la chapelle, située en face de son bureau, au même étage. Quand je l’ai remercié des magnifiques conférences qu’il nous avait données, il a répondu à peu près: « Il ne reste plus que l’essentiel, le reste on oublie… »

Vers la même époque, on lui a proposé un médicament chinois qui aurait pu l’aider, il a répondu très fort : « Oui, je veux ! », comme s’il voulait rester le plus possible sur terre, pour nous. Mais ensuite il n’a pas réussi à le prendre, car il ne supportait pas le goût de ce médicament, même mélangé à des aliments.

Après sa mort un frère très proche de lui a dit qu’à la fin de sa vie il vivait une espèce d’agonie. Par exemple, quand le Cardinal Rodé l’a remercié, lors de ses 70 ans de sacerdoce, il n’y croyait pas, car il se pensait rejeté…

 

Le dernier mois

Soeur Alix a dit, parlant du jour où le père a eu son accident cérébral, le 20 juillet 2006 à Saint-Jodard : « Quand je suis entrée, j’ai eu l’impression de voir une descente de Croix : il était couché sur le lit, la tête renversée en arrière… » Le père est resté là jusqu’à sa mort. Il pouvait encore se déplacer un peu dans sa cellule et son bureau, probablement aidé par quelqu’un, mais il n’a jamais retrouvé la parole, lui qui a parlé toute sa vie, peut-être plus que n’importe qui. Il fallait donc qu’il finisse sa vie en témoignant de ce qu’il nous a toujours dit : « La parole doit conduire au silence de l’amour ». Il passait la plupart du temps sur son lit, surtout les derniers jours car il était de plus en plus faible, ne mangeant quasiment rien, et comme il avait des escarres, il fallait donc le retourner souvent. Au moment de sa mort, son visage était extrêmement maigre.

Il ne pouvait plus célébrer la messe, un frère célébrait pour lui chaque jour. Comme parfois il refusait de communier, les frères ont fini par comprendre que c’était parce qu’il voulait concélébrer ! Un frère a rapporté : « Un jour, lors des paroles de la messe : « Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous ! », on l’a entendu pousser un grognement, comme s’il avait voulu exprimer combien il voulait nous donner cette paix ! » Le Cardinal Barbarin a célébré la dernière messe auprès de lui, le 25 août.

Le prieur général ayant demandé que les frères poursuivent leurs apostolats d’été sans rien changer, il n’y avait pas beaucoup de frères à Saint-Jodard, cependant certains ont pu aller le voir pendant ce dernier mois. Tout le monde l’accompagnait par la prière pour ce qui était, à n’en pas douter, son ultime préparation avant « le grand bond dans l’éternité », selon l’expression qu’il avait lui-même employée quelques mois auparavant, priant dans la chambre de Marthe Robin. Un jour les frères de St-Jodard sont venus le voir ensemble dans son bureau et pendant un long moment il s’est efforcé de leur parler, mais rien d’intelligible ne sortait de sa bouche malgré tous ses efforts…

Des frères et sœurs veillaient auprès de lui chaque nuit. Le 25 août, le frère médecin a dit, semble-t-il, qu’il pensait que c’était bientôt la fin. Et comme cette nuit-là il veillait auprès du père, à un moment, sentant la fin approcher, il lui dit : « On est avec vous, père ! », et peu après… C’était vers 4h30 que le père Marie-Dominique est parti, il est parti assez vite.

Le lendemain, il y eut aussitôt un message magnifique du Saint-Père Benoit XVI envoyé au prieur général des frères. La supérieure générale des Missionnaires de la Charité, quant à elle, nous apprenait dans son message que le 26 août est l’anniversaire de la naissance de Mère Teresa et la fête liturgique de Notre Dame de Czestochowa, si liée à Saint Jean-Paul II ! « Ils se réjouissent maintenant tous les trois dans le ciel ! »

Son corps est resté exposé dans la chapelle de Saint-Jodard jusqu’au jour de l’enterrement. Il a été enterré à Rimont, mais je crois que le père Marie-Dominique avait dit dans le passé qu’il souhaitait être enterré à Saint-Jodard, auprès du noviciat.

Je crois donc qu’on peut dire qu’il a vécu au quotidien, au milieu de nous, la charité héroïque pour Dieu et pour le prochain. Pourtant, ces aspects encore un peu extérieurs n’étaient pas le plus important pour lui, il nous rappelait sans cesse que l’important c’est l’esprit !

 

Témoignage du p. Jean Christophe sur le p. MD Philippe : maladie à TAIWAN

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Maladie à Taïwan (janvier 2000) : étant à Taiwan à ce moment-là, j’ai eu la chance d’être, avec quelques autres frères, témoin de cet épisode particulier de sa vie, je souhaite donc en dire un mot.

Le frère qui l’emmenait à l’aéroport de Lyon le jour de son départ a senti que quelque chose n’allait pas, mais le père Philippe a répondu : « Si je n’y vais pas cette fois-ci, je n’y retournerai plus. » A son arrivée à Taipei, il est sorti de l’aéroport en chaise roulante ; mais c’est seulement tard le soir que nous avons pris vraiment conscience de la gravité du problème et que nous avons appelé le Dr Reich, qui le suivait à cette époque, et qui a immédiatement dit que c’était une hémiplégie et qu’il fallait tout de suite lui faire de l’acuponcture (ce qui n’a pas été fait, à cause d’un frère qui avait un autre point de vu). Il a finalement passé 15 jours au grand hôpital catholique de Taipei, et c’est là qu’un acuponcteur a fini par venir le soigner. Il était totalement épuisé ; le 1er jour il a dormi presque toute la journée. Pendant ces 15 jours, j’étais auprès de lui avec le frère responsable du Vicariat d’Asie ; un autre frère a beaucoup aidé aussi (il fallait veiller sur lui presqu’en permanence, jour et nuit), une sœur contemplative taiwanaise était là aussi.

Peu après son arrivée à l’hôpital, les infirmières, de jeunes femmes taïwanaises, ont voulu lui donner un bain, car il n’était plus en état d’en prendre seul. Le père a refusé, demandant que ce soit moi, un frère, qui lui donne, et c’est ce qui a été fait.

 Il a récupéré petit à petit, et au bout de 15 jours nous avons pu l’emmener au prieuré. Avant son départ, il a donné une petite conférence pour les amis, à l’hôpital ; mais sa bouche restait encore légèrement tordue et son élocution n’était pas encore redevenue normale. En remettant son habit dominicain, qu’il n’avait pas porté depuis deux semaines, il me dit en riant : « Le moine revient ! »

Il lui a fallu passer encore 15 jours au prieuré avant d’être en état de rentrer en France. Pendant ces 15 jours, il faisait des exercices de rééducation et parfois se promenait un peu sur la route, toujours accompagné par un frère. La nuit, un frère dormait toujours auprès de lui. Un matin au réveil, il remet ses lunettes : « Mes yeux …», son dentier : « Mes dents… », son appareil acoustique : « Mes oreilles… », et il dit en plaisantant : « Ahlala, on sait pas ce qui reste de bon sur ce bonhomme ! »

Pendant ce mois si particulier avec lui, j’ai été impressionné par sa volonté de fer : il supportait pratiquement sans jamais une plainte toutes les souffrances et désagréments (même parfois de choses qu’il aurait pu facilement éviter), et il faisait tout son possible pour se remettre et pour pouvoir rentrer en France rapidement. Je l’ai vu vomir le médicament chinois qu’il s’était forcé à avaler (il détestait ce goût) et se préparer à réavaler ce qu’il venait de vomir, pour ne pas gaspiller… Heureusement un frère lui a dit de ne pas le faire, et il a obtempéré. Il a dit un jour à un autre frère : « J’ai été trop stoïcien ».

Cependant, ce qui était plus profondément marquant, c’était la docilité avec laquelle il se soumettait à tout ce qu’on lui demandait de faire, par exemple les exercices de rééducation (il avait 88 ans !), sa gratitude pour ce que nous faisions pour lui, l’intérêt qu’il avait pour tout ce qu’il ne connaissait pas, par exemple le « temple de la tortue » (temple taoïste situé au bout de la rue du prieuré). Et on voyait sa bonté habituelle…Mais un jour où un frère a oublié de prendre les documents nécessaires en l’emmenant à l’hôpital, il s’est mis en colère.

Voici un épisode douloureux mais très instructif pour moi : le 28 janvier, fête de Saint Thomas d’Aquin, j’apprends tout à coup par quelqu’un d’autre qu’il va chez les sœurs faire une conférence sur Saint Thomas ; étant prieur, je trouve curieux qu’il ne m’ait rien dit… J’apprends ensuite par une sœur qu’il a dit : « Les frères ne me demandent rien » ! Fait très représentatif de son désir de communiquer la lumière en toutes circonstances, alors que nous pensions bien faire en ne lui demandant rien pour ne pas le fatiguer.

Témoignage du p. Jean Christophe sur le p. MD Philippe : sa vie quotidienne (quatrième partie)

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Programme hebdomadaire : Chaque semaine il passait environ trois jours à St-Jodard, un jour et demi ou deux jours à Rimont, une demi-journée à Semur, et durant les weekends il visitait des prieurés ou avait parfois d’autres apostolats. Vers la fin de sa vie, il m’a dit en privé que s’il passait une semaine sur deux à St-Jodard et Rimont, cela éviterait que toutes les choses à faire et régler lui tombent dessus tous les deux ou trois jours ; mais finalement on a maintenu jusqu’au bout le rythme habituel, qui devait en fait être assez éprouvant pour lui.

Pour les déplacements habituels entre les maisons de formation, il était toujours conduit par un frère (ou parfois une sœur ?) en voiture (on lui réservait une voiture un peu confortable). Il aimait que les frères conduisent assez vite, sans doute parce qu’il ne souhaitait pas perdre de temps sur la route. Il avait des chauffeurs habituels, mais si un frère avait besoin de le voir un peu longuement, on lui proposait parfois de conduire le père Marie-Dominique.

Pour les trajets un peu longs, par exemple pour aller sur Paris, je crois qu’il prenait habituellement le TGV. Un frère a rapporté qu’un jour dans le train, étant assis à côté de deux amoureux, il avait commencé à leur parler de l’amour, etc … c’était bien son zèle apostolique !

Programme annuel : chaque année, de septembre à juin, il vivait principalement dans les maisons de formation, au rythme indiqué ci-dessus. Je crois que c’est parce qu’il accordait une grande importance à la formation des jeunes frères et sœurs, et aussi pour être présent comme un père au milieu de nous, tout en s’absentant parfois pour aller visiter des prieurés dans d’autres pays.

Pour Noël, il était à St-Jodard, mais venait à Rimont pour la messe du jour.

Pour le Triduum Pascal, il célébrait le mandatum à Rimont en début d’après-midi le jeudi saint, (il lavait lui-même les pieds de tous les frères, se mettant à genou et se relevant devant chacun), puis partait pour St-Jodard, où il le refaisait comme à Rimont. Le vendredi saint, durant la matinée, il y avait le chemin de croix pour tout le monde, frères, sœurs, hôtes etc… sur les petites routes dans la campagne près du couvent, cela durait au moins 4 heures, parfois 5… Il prêchait lui-même à toutes les stations, longuement. (Une fois, il ne s’est pas relevé après s’être mis à genoux pour l’invocation du début de la station et a prêché à genoux… Du coup, tout le monde est resté à genoux aussi, et ceci à chaque station !) Le samedi saint, il insistait pour qu’on vive du mystère du sépulcre, il faisait une ou deux conférences sur ce sujet, mais souhaitait surtout que nous entrions avec la Vierge Marie dans le grand silence qui caractérise ce mystère.

Durant la semaine autour du 21 novembre, il prêchait une retraite de Communauté à Saint-Jodard, et les dernières années, une autre à Rimont pendant le Carême, car une seule retraite de communauté ne suffisait plus pour tout le monde. Il devait profiter des quelques petites vacances au cours de l’année scolaire pour aller faire autre chose. Pendant les vacances d’été, il donnait une session de philosophie ouverte à tous à Saint-Jodard, au début juillet, et une retraite ouverte à tous également à Saint-Jodard autour du 15 août, et le reste du temps je crois qu’il avait des activités et apostolats divers partout dans le monde.

On ne peut pas ne pas évoquer un souvenir très particulier, celui de la visite annuelle à Jean-Paul II le Mardi Saint, qui s’est faite pendant de nombreuses années. Le père, avec quelques frères aînés, emmenait les frères novices, entre autres, rendre visite au Saint-Père. Ils pouvaient assister à la messe de Jean-Paul II, puis il y avait habituellement une petite audience avec lui, et le père Marie-Dominique pouvait souvent le rencontrer personnellement, par exemple prendre le petit déjeuner avec lui ! Plus que la visite elle- même, ce qui reste profondément gravé dans nos coeurs et nos mémoires, c’est la sollicitude si particulière du pape pour la Communauté Saint-Jean, et l’amitié si profonde et chaleureuse qu’il avait pour notre père (de nombreuses photos en témoignent…) Nous sentions combien le père aimait Jean-Paul II, combien le lien que la Providence avait voulu faire entre eux était important pour lui ; c’était certainement un grand réconfort pour le père Marie-Dominique, au milieu des luttes, de se savoir si profondément et personnellement soutenu par le pape.

Il faut ajouter à tout cela qu’il passait aussi un certain temps en conseils et réunions diverses (pendant des années, il était en Conseil du Prieur Général à peu près 3 jours par mois), qui d’ailleurs ne le passionnaient pas forcément beaucoup…

Il avait donc un rythme de vie exceptionnellement intense, et ceci pratiquement jusqu’à la fin…C’était évidemment la charité qui l’urgeait (il citait souvent cette parole de St Paul : « Caritas urget nos »), mais il avait aussi, humainement parlant, une vitalité hors du commun.

Témoignage du p. Jean Christophe sur le p. MD Philippe : sa vie quotidienne (troisième partie)

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Les Chapitres chez les frères : on commençait par lire un passage de la Règle de vie écrite par lui, mais il n’en faisait quasiment jamais de commentaire. Il nous donnait des nouvelles de la Communauté, parfois d’autres choses, il nous demandait de prier pour ces intentions, il nous exhortait paternellement. Habituellement il était très gai lors des chapitres et nous faisait rire, surtout à St-Jodard. Nous pouvions lui poser des questions. Les chapitres duraient entre une demi-heure et une heure.

Sa soirée : à la fin de la conférence ou du chapitre nous disions la prière à Saint Jean, qu’il a écrite entre 1993 et 1995, me semble-t-il, et nous chantions le Salve Regina sur place, dans la salle de cours ou la salle de chapitre, puis il allait dans son bureau pour recevoir les frères jusque vers 22h30 ou 23h. Même s’il s’était endormi d’épuisement pendant la conférence du soir, on le retrouvait joyeusement disponible pour nous. Et une fois que tout le monde était couché, il travaillait encore : lettres, livres, cours, etc… probablement jusqu’à 1h ou 2h du matin, peut-être même plus tard. Il disait aussi les offices qu’il n’avait pas eu le temps de dire dans la journée. En effet, je crois qu’il ne refusait jamais de recevoir quelqu’un qui voulait le voir, sous prétexte que c’était l’heure de l’office, mais il m’est arrivé de le trouver disant l’office quand j’entrais dans son bureau. Quand il a été malade à Taïwan je me souviens qu’un jour où il avait dormi beaucoup tant il était épuisé, je l’ai vu et entendu commencer à réciter les laudes à 16h … Un frère m’a raconté l’avoir surpris un soir tard priant seul à la chapelle de St-Jodard, ce qu’il faisait probablement tous les jours même s’il n’y avait personne pour le voir. Lire la suite »

Témoignage du p. Jean Christophe sur le p. MD Philippe : sa vie quotidienne (seconde partie)

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Sa vie quotidienne

L’Eucharistie : il célébrait tous les jours au moins une messe (je crois qu’il n’hésitait pas à en dire deux s’il y avait une occasion spéciale, par exemple en la disant chez les sœurs), et toujours en français. A la sacristie, avant comme après la messe, il était très sérieux, recueilli, silencieux (pour autant que j’ai pu le voir). Il était toujours très recueilli pendant la messe, même s’il faisait parfois une plaisanterie pendant l’homélie. Il célébrait lentement, tout semblait vécu intensément de l’intérieur, le moindre geste, la moindre parole. Il était parfois si fatigué qu’il s’endormait pendant la liturgie de la Parole. Il prêchait toujours à la messe. Ses homélies duraient rarement moins d’un quart d’heure, parfois jusqu’à une demi-heure. Il disait l’offertoire en silence, sauf à la fin de sa vie (parce qu’il perdait la mémoire, je crois). Il disait le plus souvent la première prière eucharistique, parfois la 3ème ou la 4ème.

Au moment de la consécration du corps comme du sang du Christ, il semblait être tellement pris par la présence réelle de Jésus, par le mystère qu’il célébrait, que plus rien d’autre n’existait pour lui, c’était comme une extase, mais sans rien de charismatique. Pendant toute la suite de la célébration, il semblait totalement pris par le mystère, même au moment du baiser de paix, qu’il faisait avec grande charité, il n’y avait rien qui ressemblât à une distraction à l’égard de la présence eucharistique. Il donnait la communion lentement. Il prenait un petit temps de silence après la communion, mais ne revenait jamais à la chapelle pour l’action de grâce avec nous après la messe, car il continuait à voir les frères ou d’autres personnes.

La Parole de Dieu : je ne crois pas qu’il ait beaucoup fait « lectio divina » comme nous le faisons aujourd’hui dans la Communauté Saint-Jean. Il m’a dit une fois à ce propos : « La théologie est une lectio divina! ». Mais il avait une très grande connaissance de l’Ecriture, dont il faisait assez souvent de courtes citations, en latin, selon la Vulgate, qu’il considérait divinement inspirée. Mais pour les cours, il utilisait toujours la bible Osty (donc en français), et ne semblait pas beaucoup apprécier d’autres traductions françaises plus en vogue. Il arrivait toujours avec sa grosse bible Osty sous le bras pour les cours de théologie biblique et mystique et pour les conférences (de retraites ou autres), même si parfois il ne l’ouvrait pas. Quand il lisait l’Ecriture à voix haute, notamment l’évangile à la messe, on le sentait totalement pris par ce qu’il lisait, et comme si c’était la 1ère fois qu’il le lisait … (Un frère ancien m’a dit une fois à propos d’une retraite de Communauté : « On avait l’impression de lire l’évangile de Jean pour la 1ère fois ! »)

Ses autres lectures : en plus de se nourrir avec ferveur de l’Eucharistie et de la Parole de Dieu, il n’a cessé de lire et travailler les écrits de Saint Thomas d’Aquin, ne serait-ce que parce que les cours de « théologie scientifique » qu’il donnait à Rimont consistaient principalement en une lecture commentée (abondamment et profondément) de la « Somme Théologique ». D’autre part, je crois qu’il profitait du peu de temps qu’il avait pour lire les encycliques ou autres documents importants du Magistère, ainsi que d’autres parutions qui lui semblaient importantes. Et certaines de ses prédications lui donnaient l’occasion de se replonger dans les écrits des saints qu’il aimait le plus, comme Sainte Catherine de Sienne, Saint Jean de la Croix ou Sainte Thérèse de Lisieux. J’ai été frappé du témoignage d’un frère disant qu’à la fin de sa vie, il ne quittait plus le « Petit journal » de Sainte Faustine.

Le Rosaire : quand il marchait seul, il priait souvent son Rosaire, qu’en bon dominicain il aimait beaucoup. Pendant ses nombreux voyages en voiture, il commençait toujours par réciter le Rosaire avec le frère qui le conduisait, même s’il s’endormait rapidementIl a regroupé le 2nd et le 3e mystères douloureux en un, et ajouté le mystère du sépulcre en 5e mystère : il considérait que l’Eglise d’aujourd’hui devait vivre spécialement de ce mystère et le prêchait souvent.

Les repas : il prenait ses 3 repas avec nous (sauf à la fin de sa vie, car il avait un régime), pour être le plus possible un frère au milieu de nous, être au régime commun, selon ce que je pouvais en juger. Il prenait un petit déjeuner léger (composé d’un café noir, et peut-être 2 tartines beurrées) et nous invitait à faire de même, pour être en forme pour travailler intellectuellement le matin. Il arrivait souvent en retard au déjeuner comme au dîner, parce qu’il voyait des frères ou faisait quelque chose d’important. Hors des repas, les frères chargés de veiller sur sa santé (fr John-Thomas à Rimont, un frère hôtelier à St-Jodard) lui apportait souvent des jus de fruits, des petits gâteaux ou autres choses.

Il prenait dix minutes de sieste après le déjeuner.

En début d’après-midi, à St-Jodard, il allait parfois chez les sœurs contemplatives, pour confesser ou pour voir certaines soeurs, spécialement Soeur Alix, qui a continué toute sa vie à travailler pour lui (publications de livres ou autres travaux), et  le père confiait parfois à sa prière ses soucis par rapport à la Communauté ou d’autres choses. A l’époque où les sœurs mariales étaient là, on le voyait parfois partir tout seul à pied par la route, pour le Cellard, maison des sœurs mariales située à au moins 10 minutes de marche du couvent des frères à Saint-Jodard. Puis il revenait souvent pour donner un cours à 16h30, parfois il revenait dès 15h30. Le soir après diner, il faisait toujours quelque chose pour la communauté : il donnait une conférence spirituelle, ou, à St-Jodard, une conférence au noviciat, ou un chapitre pour toute la communauté des frères.

Témoignage du p. Jean Christophe sur le p. MD Philippe : sa vie quotidienne (première partie)

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  1. SA VIE

Sa vie quotidienne :

Son logement : à Saint-Jodard, il avait un bureau relativement grand, qui était en face de la chapelle, en clôture, et une petite cellule attenante au bureau ; il nous recevait dans son bureau, mais jamais dans sa cellule. Sa table de travail était toujours couverte de livres, lettres et documents divers. A Rimont, il avait seulement une petite cellule à côté de l’oratoire de la Compassion, cela lui servait à la fois de cellule et de bureau, et c’est là qu’il nous recevait. A Saint-Jodard comme à Rimont, il avait chez lui un certain nombre de livres et objets qui lui avaient été offerts sans doute.

Oraison et offices : il était tous les matins avec nous à la chapelle pour l’oraison et les laudes. A l’oraison, il était souvent prosterné en adoration, sinon à genoux ou assis. Bien qu’il n’ait plus de voix, il s’efforçait de chanter quand il était à l’office. Il ne venait jamais à sexte avant la messe, il voyait probablement des frères ou des gens à ce moment-là. Il venait parfois aux vêpres et à un peu à l’adoration, quand il n’était pas pris par quelqu’un. Selon le témoignage d’un frère très proche de lui, il disait seul tous les offices qu’il n’avait pas pu dire avec la communauté, notamment le soir tard quand tout le monde était couché…

Les cours : à Saint-Jodard, il donnait tous les jours un cours à 7h30, juste après laudes, avant le petit déjeuner, un cours de philosophie 1ère ou de théologie naturelle ; je crois qu’il aimait que nous commencions la journée en réveillant profondément notre intelligence. Il donnait parfois jusqu’à 5 ou 6 cours par jour : 3 le matin, 2 l’après-midi et une conférence le soir, ou un chapitre. A Rimont, il donnait 2 cours sur le même thème à la suite si c’était de la théologie scientifique, ceci le matin après le petit déjeuner ou l’après-midi. Ce n’est que durant ses dernières années que le rythme a baissé un peu. En bon dominicain, il tenait vraiment à enseigner et prêcher le plus possible, cela semblait plus important pour lui que les réunions. Pendant les chapitres généraux à Saint-Jodard, il gardait toujours le 1er cours du matin, cours de philosophie 1ère ou de théologie naturelle, quitte à arriver un peu en retard à la séance du chapitre.

Tous les cours et conférences commençaient et finissaient invariablement par les mêmes prières : au début un « Notre Père » suivi de l’invocation : « Demandons à l’Esprit-Saint, le Père des pauvres, d’illuminer notre cœur et notre intelligence pour nous conduire à la vérité toute entière » (j’ignore si c’est lui qui l’a composée ou si elle lui est venue de quelqu’un d’autre), puis : « Notre-Dame du Très-Saint-Rosaire ! » « -Priez pour nous ! » ; « Notre père Saint Jean ! « -Priez pour nous ! ». Parfois il ajoutait une autre invocation, par exemple à Saint Thomas. A la fin du cours il priait un « Je vous salue Marie ».

Les cours étaient habituellement vivants (sauf quand il était épuisé et s’endormait, ce qui pouvait arriver), il aimait parsemer ses cours, même les plus profonds, de plaisanteries, pour nous reposer un peu avant de repartir dans le contenu profond. En dehors des paroles de la Sainte Ecriture, il citait aussi évidemment beaucoup Aristote et Saint Thomas d’Aquin, mais également Saint Augustin, et beaucoup d’autres philosophes et théologiens. En effet, ayant énormément travaillé intellectuellement toute sa vie, il avait une connaissance très profonde des courants de pensée philosophiques et théologiques, spécialement de la philosophie moderne.

 Je l’ai vu deux fois se mettre en colère contre un frère et deux hôtes qui semblaient ne pas faire d’effort pour s’intéresser au cours ; il était très miséricordieux pour nos manques d’intelligence, mais très vulnérable par rapport aux manques de désir et d’ardeur pour la recherche de la vérité. Pendant mon noviciat, le père-maître nous avait dit un jour que le père Marie-Dominique préférait enseigner à Rimont parce qu’il ne sentait pas chez nous une grande soif et que, du coup, il ne pouvait pas donner tout ce qu’il aurait voulu. Remarquez qu’il n’a pas considéré le fait d’avoir perdu sa voix comme un signe qu’il fallait qu’il arrête d’enseigner ; mais il a continué comme si de rien n’était …