Témoignage du p. Jean Christophe sur le p. MD Philippe : incarnation de l’esprit

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III. INCARNATION

Je voudrais ici souligner brièvement quelques moyens, permettant d’incarner l’esprit, qui étaient chers au père Marie-Dominique.

Vie religieuse : il aimait très profondément la vie religieuse, non d’une manière formaliste, mais comme une manière privilégiée de vivre du mystère de la Vierge Marie, source de la vie religieuse à laquelle il voulait revenir. Pour lui, la vie religieuse de la communauté Saint-Jean, c’était revenir au mystère de Marie. Dans les années 90, il a fait une fois toute une série de Conférences au noviciat sur les caractéristiques de la vie religieuse comparativement à une simple vie consacrée. Et un jour, en privé, il m’a raconté lui-même qu’un certain frère, projetant de fonder un Foyer, avait écrit que ce genre de vie était plus évangélique que la vie religieuse ; le père  avait alors barré ce passage, car il considérait la vie religieuse comme plus évangélique.

Il voulait notamment que nous vivions une vraie vie fraternelle en commun, ce qui est un des éléments qui structurent la vie religieuse. Et il souhaitait que cette vie fraternelle, dans nos petits prieurés, ait une note très familiale, considérant que la vie religieuse devait maintenir dans l’Eglise ce caractère familial.

Oraison silencieuse : elle est la première incarnation de notre soif de contemplation ; le père y tenait absolument, comme je l’ai déjà dit ci-dessus.

Les études et le travail intellectuel  C’était capital pour lui, afin d’incarner la recherche de la vérité. Il savait que ce travail était très exigent et difficile, et considérait que c’était notre ascèse principale, beaucoup plus que l’ascèse par rapport à la nourriture. Il nous demandait d’acquérir de moeurs de travailleur, et nous mettait en garde contre « le dillettantisme »… Lui-même était un travailleur acharné du point de vue intellectuel, depuis toujours et notamment durant les années où il a dû enseigner la philosophie à Fribourg. Le travail intellectuel est une partie essentielle de notre vie, non seulement pendant les premières années de formation, mais pendant toute notre vie.

Saint Thomas : le père Marie-Dominique aimait énormément Saint Thomas d’Aquin, spécialement son « Commentaire sur l’Evangile de Saint Jean », qu’il a fait traduire en français. Les cours de théologie scientifique consistaient essentiellement à commenter la « Somme Théologique ». Il citait beaucoup Saint Thomas dans ses autres cours aussi, il en avait une connaissance extraordinaire, aussi bien du point de vue de l’extension que de la profondeur. Et il nous a très souvent dit qu’il était essentiel que nous restions fidèles à Saint Thomas. Cette étude de la théologie de Saint Thomas est une partie importante de notre labeur intellectuel…

Théologie mystique : cependant, il insistait beaucoup sur la nécessité d’une théologie mystique pour compléter la théologie « scientifique » de Saint Thomas. Il a lui-même beaucoup développé cette partie de la théologie, qui cherche à regarder tout les mystères révélés directement du point de vue de l’amour. C’est une dimension essentielle de l’héritage intellectuel du père Marie-Dominique. Il est en cela encore pleinement disciple de Saint Jean, premier théologien mystique. « Appelez-la autrement si vous préférez : théologie glorieuse… », disait-il pour ceux que le terme « mystique » pourrait gêner ; l’appellation importe peu, pourvu que le contenu soit là.

Philosophie : Il avait un sens éminent de l’importance de la philosophie, et de la métaphysique en particulier. « Maintenir à tout prix la philosophie spéculative ». Il a voulu que nous commencions à étudier la philosophie dès le noviciat. Je n’oublierai jamais que mon fondateur a enseigné la philosophie pendant plus de 60 ans ! Il disait, non sans une certaine fierté, qu’il était le plus vieux professeur de philosophie.

Le silence : il y était attentif, et l’a demandé expressément dans la Règle de vie des frères. Mgr Zheng Zai-Fa, évêque de Tainan, m’a rapporté que lorsqu’il était allé à Saint-Jodard, il avait été impressionné par le silence du couvent, et que le père Marie-Dominique lui avait dit : « Silencium initium sapientiae » (ou quelque chose comme ça) : le silence est le commencement de la sagesse.

La liturgie : il rappelait souvent que notre liturgie devait être sobre et mettre en pleine lumière la Parole de Dieu, beaucoup plus que la beauté musicale. C’est pourquoi il appréciait la musique de Magdalith, beaucoup plus que le chant polyphonique et même plus que le grégorien, qu’il ne devait pas trouver encore assez dépouillé. Et surtout il nous a enseigné, par ses paroles et son exemple, que notre liturgie doit être centrée sur l’Eucharistie.

Le père spirituel : comme je l’ai écrit ci-dessus, il accordait de l’importance à la paternité spirituelle, mais il insistait beaucoup sur la pauvreté nécessaire au père spirituel : ne jamais s’imposer, « il vaut mieux pécher par excès de discrétion que l’inverse ! » disait-il parfois. Je crois me souvenir qu’il m’a dit une fois que son père spirituel, le père Dehau, lui avait dit avant de mourir (le père Marie-Dominique ne devait plus être très jeune) de continuer dans la ligne qu’il lui avait donnée, et qu’il n’avait pas cherché d’autre père spirituel ensuite.

La retraite annuelle : il lui accordait une grande importance, « encore plus importante que la Semaine Sainte ». Le silence était un aspect nécessaire à la retraite. Mais il n’était pas opposé à ce qu’on rencontre fraternellement un frère si Jésus le demandait. Une année il avait fait un chapitre très drôle au milieu de la retraite de communauté.

La Famille Saint-Jean : je crois que le père y tenait beaucoup, non pas d’abord comme une instituion canonique, mais comme une famille où tous, frères, soeurs, oblats, s’aiment intensément, dans un grand respect mutuel, et dans le respect de la vocation propre à chacune des branches. Je crois aussi que, pour lui, cette famille restait ouverte à la possibilité d’accueillir de nouvelles branches, puisqu’à l’époque où existaient les Soeurs Mariales il souhaitait qu’elles deviennent membres de la Famille Saint-Jean. Elle est un lieu de l’incarnation de notre charité fraternelle, assumant des amitiés humaines.

Du point de vue apostolique, le père a toujours eu un grand souci des jeunes, et il a voulu qu’ils soient une priorité de notre apostolat. Même s’il ne s’agit évidemment pas de « récupérer des vocations », il nous toujours demandé aussi d’être spécialement attentifs à ceux qui se posent la question de la vocation. Les familles également.

Et il nous a toujours encouragés à développer avant tout des apostolats permettant la communication de la lumière, souhaitant qu’il y ait une « Ecole Saint-Jean » dans tous nos prieurés.

 Nous savons qu’avant la fondation de la communauté il a consacré pendant de nombreuses années la moitié de son temps à prêcher aux contemplatives, c’est aussi quelque chose qu’il avait très à coeur, et donc c’est également une priorité pour nous.

Je crois qu’au fond, à part la contemplation, ce qui l’intéressait vraiment c’était la communication de la lumière (enseignement, prédication), et les personnes. Tout le reste était pour lui secondaire, voire ennuyeux…