Témoignage du p. Jean Christophe sur le p. MD Philippe : son esprit (partie 4)

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La pauvreté : bien qu’il nous rappelât parfois l’exigence de la pauvreté matérielle (par exemple l’histoire de Saint Dominique qui, avant de mourir, maudissait ses frères qui construiraient de trop beaux couvents), ce n’était pas le plus important pour lui. Il était même très souple par rapport à cela. En 2000, lors du grand pèlerinage de la Communauté à Rome, quand on lui a dit qu’on avait peur que ça coûte trop cher, il a répondu : « C’est le parfum d’un grand prix versé sur les pieds de Jésus ! » L’argent était pour lui totalement relatif aux choses vraiment importantes.

Par contre, il ne cessait de parler de la pauvreté spirituelle, dont il disait qu’elle consistait à n’avoir aucun droit, et il en vivait radicalement : il ne réclamait jamais, ne se plaignait jamais, et semblait accepter tout ce qui lui arrivait, notamment de la part de ses frères, comme un appel de l’Esprit-Saint (avec discernement, évidemment). Je trouve que c’était une des choses les plus impressionnantes chez lui.

L’obéissance : le père distinguait, pour la vie religieuse, une obéissance de type « jésuite » (très absolue) d’une autre de type « dominicain », où le religieux qui obéit met davantage son intelligence au service de l’accomplissement de la volonté de Dieu; c’est  évidemment de cette dernière qu’il souhaitait que nous vivions. Comme supérieur, il n’imposait pas son autorité, il gouvernait plutôt par mode de demande (ce qui pouvait être ressenti comme très impératif par certains frères). Un frère m’a raconté que le père Marie-Dominique lui avait demandé un jour de partir en Corée, et qu’il avait refusé ; le père n’était pas content, mais il ne le lui a pas imposé. Nous savions qu’il exerçait sa charge de supérieur dans un esprit de service et non de domination.

Même s’il ne négligeait pas l’obéissance au supérieur demandée par la vie religieuse, ce qui était le plus important pour lui c’était l’obéissance à l’Esprit-Saint. Il disait sans cesse : « accomplir jusqu’au bout la volonté du Père ». Et il demandait, comme quelque chose d’important, que chaque frère ait un père spirituel pour l’aider à vivre dans cette docilité à l’Esprit-Saint.

Lui-même a obéi, et son obéissance a porté des fruits incroyables : il a commencé à enseigner la philosophie par obéissance (il souhaitait enseigner la théologie). Il a rencontré le Cardinal Wojtila en allant participer à un congrès thomiste par obéissance, et d’une certaine manière, il a accepté de fonder la Communauté Saint-Jean par obéissance à ce que Marthe Robin lui disait de la part de Jésus. Mais c’était une obéissance pleinement responsable, dans laquelle il ne cherchait qu’à accomplir la volonté de Dieu, et non celle du supérieur. Un frère a rapporté qu’une fois où son supérieur dominicain voulait l’envoyer dans autre lieu, il a répondu à peu près ceci : « Oui, si vous prenez avec moi la responsabilité des personnes que je suis spirituellement et que je ne pourrai plus suivre. » Du coup, son supérieur l’a laissé où il était. Et en 1998, il a accepté d’être réélu prieur général, allant clairement et consciemment contre la volonté de Monseigneur Séguy, qui souhaitait qu’il passe cette charge à un frère.

La vie apostolique : il avait un grand zèle apostolique, et même après la fondation de la Communauté Saint-Jean il a gardé une certaine vie apostolique extérieure à la communauté. Lors de la crise de 2001-2002, il insistait sur le fait que nous sommes des apôtres, et non des professeurs de théologie, que tous les frères devaient être des apôtres et que la recherche théologique devait être liée à vie apostolique. Je crois que la question s’est posée dans les années 80 de fonder une branche de frères purement contemplatifs, mais cela n’a pas été retenu. Sans doute parce que le père Marie-Dominique ne le souhaitait pas ? Il nous a voulu vraiment comme des apôtres, comme le sont les dominicains, c’est un aspect essentiel de notre vie et de notre sainteté. En même temps, il nous a toujours mis en garde contre ce qu’il appelait « l’agitation », notamment l’agitation des apôtres qui ne sont pas assez contemplatifs ; « le démon est le prince de l’agitation… »

Le retour du Christ : il en parlait beaucoup, même si c’était sous mode d’interrogation : « Est,-ce que Vatican II, le concile de la charité fraternelle, où l’Eglise ne condamne plus, n’est pas le début de la dernière semaine de l’Eglise sur la terre, à la suite du Christ ? » Un certain nombre de choses étaient pour lui signes de la fin des temps, notamment l’angoisse généralisée (comme le montre le livre de l’Apocalypse), et il nous rappelait souvent que Vatican II demande que nous soyons attentifs aux signes des temps. Et surtout, il voulait que nous hâtions le retour du Christ par notre désir. Mais les dernières années il me semble qu’il en parlait moins, peut-être parce qu’il avait l’impression que ça ne plaisait pas à certains ? Il m’a dit en privé, en 2001 : « Maintenant que le Jubilé de l’an 2000 est passé, plus personne ne pense au retour du Christ… eh bien, il reviendra comme un voleur ! »

Joie, fatigue et souffrance : en plus de toute la fatigue dont j’ai parlé ci-dessus, le père avait à supporter dans son corps un grand nombre de souffrances physiques diverses, certaines dues à des accidents de voitures ou autres, et dont un frère a fait une fois la liste, très impressionnante… Par exemple, quand il avait perdu sa voix, le fait de parler sans cesse le fatiguait, comme s’il forçait constamment sur sa voix cassée. Il ne parlait quasiment jamais de ses souffrances physiques, mais elles étaient bien là. Il y avait aussi toutes les afflictions intérieures dues notamment à ce que vivait la Communauté. Il se confiait parfois de ces choses dans les rencontres personnelles, et il arrivait qu’on voie sur son visage, par exemple sur certaines photos, combien il portait lourd…

Cependant, c’est toujours la joie qui a dominé dans sa vie, jusqu’au bout, une joie surnaturelle, plus profonde et plus forte que tout ce qui pouvait être source de tristesse. Et c’est bien ce qu’il voulait que nous vivions, nous aussi ; il l’a dit souvent, notamment dans la « Charte de charité ». Il voyait combien c’est difficile pour nous de garder cette joie, et il nous y a exhorté constamment, par ses paroles et son exemple.