Témoignage du p. Jean Christophe sur le p. MD Philippe : son esprit (partie 2)

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« NOUS SOMMES FAITS POUR AIMER ! » Le père n’a cessé de nous parler de l’amour, en philosophie et en théologie. « La grande misère d’aujourd’hui, c’est qu’on ne sait plus aimer ». C’est pourquoi, je crois qu’il a cherché par-dessus tout à nous apprendre, par ses paroles et ses actes, la vérité de l’amour, aussi bien de l’amour humain que de l’amour divin. Dans le livre « Suivre l’Agneau », il écrit : « D’une certaine manière, Dieu est plus Amour que Lumière ». Et dans une homélie magnifique donnée à Rome en 2006, il insistait avec force : « On veut AIMER ! » D’autre part, toute sa vie au milieu de nous exprimait cet esprit qui l’habitait : le primat de l’amour et de la soif d’aimer.

Être fils de Jean : il désirait ardemment l’être, et il l’était éminemment, pas d’une manière imaginative ou romantique, mais très profondément ; et il voulait que nous comprenions tous que c’est la grâce que le Seigneur voulait donner à la Communauté Saint-Jean. Il le disait souvent : « Si je désire qu’il demeure… » (Jn 21, 22). Je  me souviens de sa joie quand je lui ai dit un jour que je l’avais compris : « Oui, c’est ça ! » Et il voulait qu’on soit « fidèles jusqu’au bout » (expression qui revenait souvent) à cet appel de Jésus sur nous. Et cet appel c’est fondamentalement de « suivre l’Agneau partout où il va… » (Ap 14, 4) Au moment de la crise de 2001, il m’a dit en privé : « On voudrait se faire un nom, être comme les autres… Mais non ! Acceptons d’être différents, de ne pas avoir de renommée, soyons ce que Dieu veut pour nous. »

La contemplation : parce qu’une des caractéristiques principales de Saint Jean est d’être un contemplatif, le père nous rappelait souvent que « la soif de contemplation » doit être le coeur de notre vie. Lui-même ne passait pas de nombreuses heures chaque jour en oraison, il était trop donné à tous ceux qui avaient besoin de lui, mais on le sentait habité, totalement saisi intérieurement par cette soif de Dieu. Comme l’a bien dit un des premiers frères de la communauté : « Pour moi, le père c’était d’abord un contemplatif. »

Je me souviens qu’à St-Jodard il donnait, plus ou moins régulièrement, des enseignements sur l’oraison, et il prêchait souvent sur le cri de soif de Jésus. « Celui qui dit qu’il n’est pas fait pour l’oraison, n’est pas fait non plus pour la vie apostolique. Être fidèle au petit temps d’oraison de chaque jour. » Il nous rappelait souvent que nous n’étions pas bénédictins, et que pour nous ce n’est pas la liturgie qui est première, mais la contemplation : « Si Communauté Saint-Jean existe, c’est pour maintenir la contemplation dans l’Eglise, et une contemplation doctrinale ». Cette contemplation, vécue dans une amitié intime avec le Christ, est une participation au regard brûlant d’amour que Jésus, Verbe de Dieu et Fils bien-aimé, porte sur son Père.

Le désir : il citait souvent Sainte Catherine de Sienne : ce qui est le plus important aux yeux de Dieu c’est notre désir. Il nous rappelait sans cesse que Jésus regarde d’abord notre désir, les intentions de notre cœur. Il répétait souvent (sans doute parce qu’il voyait bien que nous avions cette tentation) : « Ne regarder que les résultats, c’est du positivisme ». Il me dit un jour en privé : « La sainteté chrétienne est dans le désir. Nous devons comprendre que les désirs sont plus que la réalité »

Etre mû par le Paraclet : pour lui, c’était quelque chose d’essentiel et de très concret. Un frère proche de lui a raconté qu’il arrivait parfois au père de dire tout d’un coup, alors que tout était prévu et qu’on s’apprêtait à partir : « Non, ce n’est pas ça qu’il faut faire… », et de changer tout le programme. Et il a écrit clairement dans la « Charte de charité » de la Famille Saint-Jean combien c’était important pour nous d’être dociles au Paraclet.

Concrètement, c’est à travers notre conscience que l’Esprit-Saint nous parle, et quand quelqu’un disait : « en conscience, je… » il se mettait parfois en colère : « Mais tout ce que nous faisons doit être fait en conscience ! »

Marie : elle est, sans aucun doute, un des grands secrets de son cœur. Il est né un 8 septembre, Fête de la Nativité de la Vierge Marie, et le 26 août, date de sa mort, est aussi une fête de Marie. Toute sa vie est enveloppée par elle, il a beaucoup parlé d’elle, écrit sur elle, et surtout il s’est totalement consacré à elle, comme un tout petit enfant (cf. sa prière écrite le 8 septembre 2002), et il nous a toujours invités à faire la même chose. Dans la « Charte de charité », il a écrit que c’est « en recevant Marie de Jésus crucifié, à la manière de notre père Saint Jean », que nous comprendrons toujours plus l’appel de Dieu sur nous. » Cette alliance avec Marie est donc quelque chose d’absolument essentiel pour lui. Il fait sûrement partie des apôtres des derniers temps dont a parlé Saint Louis-Marie de Montfort, et nous sommes invités par l’Esprit-Saint à le devenir aussi.

L’adoration et l’abandon: il nous renvoyait sans cesse à l’adoration, comme le fondement de notre vie chrétienne et de la vie religieuse. Une année, il en avait fait le thème principal de la retraite de Communauté. C’est sans aucun doute quelque chose qui est caractéristique de son esprit. Cela est peut-être lié au fait qu’il était philosophe ; en effet, la découverte philosophique de l’Être Premier Créateur donne au philosophe un sens éminent que l’adoration est fondamentale dans la vie de l’homme.

Et l’adoration conduit à « l’abandon » de soi-même entre les mains de Dieu, non pas un « abandon psychologique », qui consiste à se laisser aller en attendant que tout nous tombe du Ciel, mais un « abandon divin », qui consiste à coopérer le mieux possible à l’oeuvre de Dieu en nous, en cherchant de toutes nos forces à faire sa volonté, car c’est uniquement en cherchant à « faire pleinement le bon plaisir du Père », comme il le répétait souvent, que nous nous abandonnons réellement à sa conduite sur nous.

Le primat de la finalité : c’est de toute évidence un des axes principaux de son esprit et de la formation qu’il nous a donnée : regarder toujours la finalité, avant tout, dans tout ce que nous vivons et faisons : en vue de quoi ? Car seule la finalité permet d’avoir la compréhension ultime de la réalité : ce en vue de quoi elle est. Il me dit un jour en privé : « On n’a rien fait que mettre en pleine lumière la finalité, mais ça change tout, non seulement en philosophie mais aussi en théologie ». Il insistait pour que nous comprenions que, contrairement à une opinion répandue, la causalité finale n’est pas une cause « métaphorique » mais réelle. Tout en étant tellement déterminé par rapport à la finalité, il avait cependant une souplesse quasi infinie dans l’ordre des moyens, il était prêt à tout…

Le primat des vertus théologales : cela aussi est au coeur de la formation qu’il nous a donnée. Il n’a cessé de nous rappeler, notamment pour le renouveau de vie religieuse, que la vie chrétienne n’est pas d’abord une vie morale humaine, même si elle demande évidemment que nous fassions l’effort d’acquérir toutes les vertus morales. Il disait que les hommes d’aujourd’hui sont tellement abîmés et fragiles qu’il faut tout reprendre par le haut, c’est-à-dire par ces vertus « théologales » qui nous sont données gratuitement par Dieu et nous orientent directement vers Lui. Et ce sont elles qui transformeront progressivement toute la « pâte humaine ». Il n’était jamais moralisant, il avait toujours un regard de foi, d’espérance et d’amour divin. Cependant, il lui est arrivé de dire : « On n’insiste peut-être pas assez sur les vertus morales… »