Témoignage sur le p. MD Philippe du p. Jérémie Schaub, Belgique

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Le secret de la miséricorde

C’est en entrant au noviciat de la communauté des frères de Saint-Jean que j’ai vraiment fait la connaissance du père Marie-Dominique Philippe. Auparavant, lors d’une rencontre, je lui avais fait part de mon désir de consacrer ma vie à Dieu et sa réponse m’avait profondément marqué. Toutefois, je ne savais à peu près rien de lui avant d’entrer dans la vie religieuse, si ce n’est qu’il était le fondateur de cette nouvelle communauté.

Me revient en mémoire l’exclamation d’un compagnon d’internat au lycée : « Imagine : ce vieux dominicain a tellement lu dans sa vie, qu’il en est devenu presque aveugle ! » Peut-être était-ce pour cela que le père portait des lunettes aux verres épais ? C’était émouvant de le voir saisir sa Bible qu’il collait à ses yeux, afin de nous en lire quelques versets dont il allait extraire la lumière pour nous la transmettre.

C’est pendant ma première année de noviciat, qui fut pour le père Marie-Dominique la dernière sur la terre, que j’ai été saisi par son enseignement.Communiquer la lumière, redonner un vrai sens de l’intelligence, la ressusciter quand elle est trop obscurcie par les idées reçues : c’était là une merveilleuse miséricorde faite par le père Marie-Dominique envers tous ceux qui s’approchaient de lui. Et c’est, en effet, la plus grande miséricorde à apporter dans le monde d’aujourd’hui, saturé d’informations et d’opinions étalées sans respect, envahi de slogans répétés sans discernement et, parfois, étouffé par le mensonge.

Comme le Seigneur Jésus, qui n’a pas compté ses forces pour offrir à tous la lumière divine qui rayonne dans chaque parole et chaque geste de l’Évangile, le père Marie-Dominique Philippe s’est littéralement usé pour faire aimer la vérité et communiquer la sagesse dont il était un ouvrier si fidèle. C’est une grande miséricorde que de pardonner le mal commis, d’accueillir celui qui nous a trahis ou blessés, comme le père de l’Évangile avec son fils. Mais c’en est une plus grande encore que de dispenser un enseignement tel celui que nous avons reçu du père Marie-Dominique, dont l’unique intention était de nous rendre plus dociles à la vérité, et, par là de nous faire grandir dans l’amour de Dieu et du prochain.

On sentait qu’il ne cherchait pas à nous imposer ses idées. Il apportait des distinctions à la fois simples et profondes qui nous aidaient à vivre : distinguer la vérité de la sincérité, l’expérience de l’opinion, la réalité de l’idée. Les idées, les concepts, quand ils envahissent l’intelligence, finissent par tuer l’amour. Combien de disputes et de séparations douloureuses se produisent pour avoir idéalisé un ami et ne pas l’avoir aimé tel qu’il était ! Combien de conflits de génération éclatent parce que des parents font de l’éducation un projet, un objectif de réussite, bien plus qu’un service destiné à éveiller à l’amour de la vérité et à la quête du bien !

Dans son souci de servir ceux qu’il rencontrait, le père Marie-Dominique a été un admirable témoin de la miséricorde. Son enseignement courageux permettait à chacun de découvrir le sens de sa propre fin, de sa vocation personnelle. Il est d’ailleurs beau de voir qu’en partageant son amour de la vérité, il a pu aider aussi bien des hommes et des femmes qui se sont engagés dans le mariage, que des religieux et des prêtres.

C’est aussi par sa compassion que le père Marie-Dominique a témoigné d’une miséricorde inouïe. Je me souviens de m’être une fois confessé à lui. Il m’avait accueilli avec cette grande bonté qui dispose à la confiance. Il y a parfois une petite appréhension que chacun connaît à devoir avouer ses misères. Alors que je les confessais courageusement, quelle ne fut pas ma surprise en voyant le père Marie-Dominique s’endormir ! J’ai bien sûr patiemment attendu qu’il se réveille pour continuer ma confession, et je me suis alors fait cette réflexion : ce prêtre n’a pas l’air très intéressé par mes péchés ! En effet, dans les couloirs et les journaux, on étale les petites histoires croustillantes sur les erreurs des collègues et des grands de ce monde. C’est bien là l’esprit du monde. Mais dans l’Évangile et le confessionnal du père Philippe, on ne s’attarde pas plus que cela sur les péchés d’un fils prodigue revenu à la maison paternelle ou d’un jeune novice tout contrit de ses misères.

La miséricorde du père Marie-Dominique ne lui cachait pas la réalité du mal. Elle n’était ni de la naïveté ni du laxisme. Il voyait avec profondeur que le pécheur, malgré ses fautes, était avant tout un enfant bien-aimé de Dieu. Il avait alors un regard de véritable compassion, qui trouvait source dans le désir du Père de sauver tous les hommes, et de les rendre semblables à son Fils.

Dans le pécheur pardonné, le père Philippe voyait davantage le saint en devenir. Il ne s’attardait pas sur le détail des péchés comme on ferait un arrêt sur image morbide pour accentuer une scène dramatique. Au contraire, son regard de compassion redonnait espérance et élan de conversion. Il nous invitait à tout regarder dans la lumière de l’intention de Jésus qui veut faire de nous des saints. C’est la compassion qui a conduit Jésus à prendre la place du pécheur sur la Croix. De même, le père Philippe se penchait sur toutes les détresses sans exception, en offrant son temps, sa patience, et sa vie pour ses frères.

Il me semble que le secret de ce rayonnement miséricordieux qui rendait la personne du père Marie-Dominique si attirante se trouve dans le lien qu’il a toujours eu depuis son enfance avec le cœur de la Vierge Marie. La miséricorde divine dans la Parole de Dieu renvoie toujours aux entrailles maternelles. Et la Vierge Marie, avec son cœur et ses entrailles de mère, a certainement compris, plus que tous les apôtres, l’immense miséricorde divine de son Fils, nécessairement excessive ; la miséricorde est toujours infinie. De même que les apôtres ont eu besoin de Marie pour contempler jusqu’au bout le mystère de l’amour qui se laisse crucifier pour pardonner aux pécheurs, de même le père Philippe a été très proche de Marie, très lié à elle.

Peut-être est-ce là que se trouve le secret du rayonnement miséricordieux de ce prêtre aux entrailles maternelles ?

Père Jérémie Schaub1

1Prêtre de la Fraternité des Saints Apôtres (Bruxelles, Belgique).