Extrait du livre « Une Nouvelle Pentecôte d’Amour », de la miséricorde à l’aumône, 1ère partie

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De la miséricorde à l’aumône

L’enseignement, comme une aumône…

Homme de miséricorde et de compassion par excellence, tel fut le père Marie-Dominique Philippe, toute sa vie durant.

Toutes les pages de ce livre (Une Nouvelle Pentecôte d’Amour) l’attestent. Celles qui précèdent, qui nous montrent la place on ne peut plus centrale que tient la miséricorde dans le regard théologique sur la vie chrétienne qu’il n’a cessé de nous transmettre à travers sa prédication et son enseignement de la théologie. Et celles qui suivent, dans lesquelles les témoignages recueillis nous le font voir comme un homme de Dieu – vir evangelicus, l’homme de l’Évangile, ainsi qu’on le disait de saint Dominique – auprès de qui tous ceux qui avaient la grâce de le rencontrer savaient pouvoir trouver une inépuisable miséricorde.

Cette miséricorde, il la vivait, sans nul doute, de la manière la plus intérieure qui soit, en faisant siennes toutes les misères, toutes les souffrances qu’ils voyaient autour de lui, spécialement chez les innombrables personnes qui venaient se confier à lui.

Mais sa miséricorde n’en était pas moins toujours agissante, le faisant vivre, à tout moment, du réalisme de l’Évangile dont il connaissait, plus qu’aucun autre, les exigences les plus concrètes.

Homme de miséricorde et de compassion, il fut donc, par le fait même, l’homme de l’aumône.

Cela, nous pouvons tenter de mieux le comprendre encore en revenant au traité de la charité que saint Thomas d’Aquin expose dans la Somme théologique1 – un traité maintes et maintes fois lu et relu, et magnifiquement commenté par le père Philippe dans son enseignement théologique. Sans nul doute possible, la théologie de la charité de saint Thomas a dû très largement contribuer à faire de la miséricorde un thème central de cet enseignement, ainsi qu’on le voit dans les pages qui précèdent.

Remettons-nous brièvement dans l’esprit la manière dont saint Thomas procède. Avec toute la rigueur qui s’impose dans une œuvre de théologie scientifique, il commence par nous faire regarder la charité considérée en elle-même : elle est à la fois une amitié divine, surnaturelle, qui se noue entre la créature humaine et Dieu et qui rayonne dans tous nos liens d’amour fraternel, et une vertu théologale qui surélève notre volonté humaine, notre capacité d’aimer, pour la rendre capable de vivre une telle amitié qui relève de la vie de la grâce.

Puis saint Thomas nous fait considérer l’acte qui procède de la charité : l’amour qu’il nomme dilectio et qui nous fait aimer Dieu lui-même, surnaturellement.

Viennent ensuite, nous explique saint Thomas, les « effets » que, de toute nécessité, la charité produit en nous, à commencer par les effets « intérieurs » que sont la paix, la joie et la miséricorde, puis les effets « extérieurs » : tous les actes de bienfaisance que nous pouvons, en vertu même de la charité, prodiguer à notre prochain, et enfin l’aumône qui procède, elle aussi, de la charité, mais par la médiation de la miséricorde.

Car c’est bien là qu’il nous faut en arriver, si nous voulons saisir jusqu’où doit aller, très concrètement, l’exercice de la miséricorde dans notre vie chrétienne, selon tout le réalisme que nous découvrons dans l’Évangile : Ce n’est pas en me disant « Seigneur, Seigneur » qu’on entrera dans le Royaume des Cieux…2. Assurément, la charité et la miséricorde qui en procède se vivent en premier lieu dans les actes d’amour les plus élevés et les plus intérieurs qui soient, par où il nous est donné d’aimer Dieu lui-même et chacun de nos frères de l’amour même dont le Christ l’aime. Mais encore faut-il que tous nos actes de charité fraternelle, aussi intérieurs soient-ils, aillent jusqu’à s’incarner dans tous les actes concrets, « extérieurs » dit saint Thomas, par où nous pouvons, dans toute la mesure des moyens que Dieu nous en donne, subvenir aux besoins de tous ceux que nous rencontrons sur notre route.

Voilà alors que se dessine la grandeur de l’aumône, à laquelle saint Thomas consacre toute une question de la Somme théologique, la question 32 de la II a-II ae.

En commençant par s’appuyer, dans le sed contra de l’article 1 qui renverse une première série d’objections, sur une affirmation particulièrement forte de la première lettre de saint Jean : Si quelqu’un a des biens de ce monde, et que voyant son frère dans la nécessité, il lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui3 ?

Puis, dans le corps de l’article, saint Thomas se réfère à une définition de l’aumône que l’on trouve notamment écrite sous la plume de celui qui fut son maître en théologie, saint Albert le Grand : « L’aumône est une œuvre (opus) par laquelle on donne quelque chose à un indigent, par compassion (ex compassione), pour [l’amour de] Dieu (propter Deum) ». La conclusion de l’argumentation de l’article 1 en découle tout naturellement : « … faire l’aumône est un acte de la charité, par l’intermédiaire de la miséricorde (misericordia mediante) ». C’est dire qu’il s’agit toujours, en prodiguant une aumône, de subvenir concrètement, en usant des moyens dont nous disposons, à telle ou telle nécessité affectant tel ou tel de nos frères – celui qui se présente à nous comme un « indigent », nous dit saint Thomas –, et cela en vertu même de l’amour de charité : pour Dieu, et de par la compassion même que la charité nous inspire à l’égard des misères dont souffre notre prochain.

Vient ensuite, dans l’article 2, la distinction qu’avance saint Thomas entre les aumônes qui sont d’ordre matériel – eleesymonae corporales – et celles qui sont d’ordre spirituel – eleesymonae spirituales.

Sur le versant des aumônes matérielles, saint Thomas se réfère à une tradition théologique qui s’appuie visiblement sur la parabole du jugement dernier, lue dans l’Évangile de saint Matthieu4, pour en énumérer sept : nourrir celui qui a faim, abreuver celui qui a soif, vêtir celui qui est nu, accueillir l’étranger, visiter celui qui est malade, racheter les captifs et ensevelir les morts.

Il a y aurait sans doute beaucoup à dire sur ces exigences évangéliques on ne peut plus concrètes que nous enseigne le Christ, mais plus grandes encore sont, aux yeux de saint Thomas, les aumônes spirituelles, énumérées, elles aussi, au nombre de sept, et, sans aucun doute, dans un ordre d’importance qui s’impose avec évidence. En tout premier lieu, il nous convient, explique-t-il, de prier pour tous les hommes, en appelant sur eux le secours de Dieu. Puis il nous faut prodiguer aux uns et aux autres les secours humains que nous sommes en mesure de leur apporter, et pour cela : enseigner celui qui est dans l’ignorance, conseiller celui qui est dans le doute, consoler celui qui est dans la tristesse, corriger celui qui vit dans le péché, remettre les offenses qui nous sont faites et porter les fardeaux des autres.

Qui pourrait douter un seul instant que le père Marie-Dominique n’ait su, au gré de maintes et maintes circonstances de sa vie de religieux dominicain, pratiquer abondamment toutes ces aumônes qu’expose saint Thomas, avec le regard lucide et réaliste qu’il porte sur notre vie humaine ?

Père Benoit Jourdain, « Une Nouvelle Pentecôte d’Amour » , p.177-180

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1 Ia-IIae q. 22 sq.

2 Mt 7, 21

3 1 Jn 3, 17

4 Mt 25, 31-46