Témoignage d’un frère, en terre d’Islam

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Le père Marie-Dominique PHILIPPE, l’Islam et l’Evangélisation des Musulmans

Le père Marie-Do exerçait aussi une fascination sur les Musulmans par sa simple présence, son aura d’homme de Dieu, de prière, de sagesse, de lumière, d’amour et de miséricorde. J’en fus souvent témoin. Il savait rejoindre les secrets de leurs cœurs dans la limpidité et une profondeur unique.

Missionnaire catholique en pays musulman, je me souviens avoir souvent demandé au père Marie-Do : « Pourquoi l’Islam ? Pourquoi Dieu a-t-il permis l’Islam, près de 600 ans après le Christ, cette religion qui semble si puissante aujourd’hui ? Qui semble nier le mystère de la Trinité et occulter le mystère de la Rédemption ». Sa réponse profonde et lapidaire était invariablement : « A cause de l’Adoration ». Et on sait à quel point le père Marie-Do avait creusé et explicité ce mystère si fondamental de l’Adoration !

Or, le père Marie-Do partageait avec le Pasteur Finet dès les années 40 ce constat terrible que tous les chrétiens, catholiques comme protestants avaient perdu le sens de l’Adoration ! Ils ne savent plus adorer. Alors que c’est le premier commandement : « Un seul Dieu tu adoreras » et que c’est le fondement de toute la vie religieuse et spirituelle !

Confronté à l’Islam par mon père et toute ma famille paternelle qui sont tous algériens musulmans, puis en mission en Afrique de l’Ouest depuis 1991 et en Algérie depuis 8 ans, je crois pouvoir affirmer que la formation spirituelle, philosophique et théologique du père Marie-Do me semble offrir les meilleurs moyens pour évangéliser le monde musulman, pour rejoindre ce qu’ils vivent de plus profond et d’authentique au niveau religieux, pour toucher leurs cœurs, pour faire tomber les murs d’opposition et les aider à découvrir et à s’approcher de la Foi chrétienne. Comme si la métaphysique et la théologie naturelle du père Marie-Do et le triple déploiement successif de sa philosophie éthique nous donnaient les clés et nous ouvraient les portes royales du monde musulman de ses cœurs et consciences et de rejoindre leur soif de Dieu.

 

Ma première expérience fut comme tout jeune frère stagiaire au Sénégal en 91-92, lors d’un banquet présidé par le Cardinal Thiandoum après une cérémonie à laquelle se joignaient toujours des musulmans et une petite délégation officielle des grands marabouts. J’étais assis à côté d’un intellectuel sénégalais musulman distingué, raffiné et touchant d’humilité. De formation scientifique avec un double diplôme d’ingénieur en agronomie et en génie civil, il se penche vers moi et s’ouvre d’une question qui semblait le tourmenter profondément depuis longtemps et à laquelle il ne trouvait aucune réponse. Comment, vous les chrétiens, pouvez-vous dire que Dieu est Trinité ? Comment pouvez-vous dire que Dieu qui est Unique est Père, Fils et St Esprit ? Quelle joie ce fut pour moi de pouvoir lui redonner la relecture si claire, si simple et lumineuse de la théologie trinitaire de St Thomas d’Aquin par le père Marie-Do. En quelques minutes ses murs tombaient et il commençait à entrevoir la sublimité de la révélation chrétienne du Dieu amour dans l’absolue simplicité et la parfaite unité et sa cohérence avec l’Imago Dei qui est en nous et que Mohammed affirme dans un hadith. Certes, je pus utiliser ma connaissance du Coran en arabe mais toutes mes explications rationnelles me venaient du père Marie-Do et ce sont elles qui furent décisives.

Autre anecdote : Un peu plus de 20 ans plus tard, en Algérie dans une université en pleine période d’hystérie anti-évangélisation, dans les mosquées et les médias, je rencontre le propagandiste islamique officiel n°1 de la région, chargé de cours à l’université, animant l’émission islamique chaque matin à la radio et multipliant les conférences d’apologétique islamique tous azimuts, après le traumatisme causé par la guerre civile atroce du pouvoir algérien contre les islamistes. Or cet homme n’était pas du tout ce que je redoutais, à savoir le type du pharisien obtus, légaliste et fermé. Je découvre tout au contraire un homme sincère, humble et cherchant la vérité, un homme au cœur pur, aimant Dieu et son pays de tout son cœur, tout en étant convaincu de la vérité de l’Islam, panacée selon lui pour les problèmes de toute l’humanité, rien moins. Et même un propagandiste tous azimuts luttant contre l’influence de l’Occident et œuvrant pour une ré-islamisation des mœurs et de toute la société algérienne.

Le sentant suspicieux à mon égard, je décide de lui avouer d’emblée mais comme un secret à garder que si lui est imam musulman moi je suis « imam » chrétien. Alors, tout de go, il m’avoue : « confidence pour confidence, je sens de l’amour pour vous ». La main de Dieu était là. Nous faisons connaissance et  je commence à lui parler de l’importance de l’adoration dans l’enseignement du père Marie-Do et dans la vie des frères de St Jean. Je lui dis que nous commençons et finissons nos journées par près d’une heure d’adoration. Il en est profondément touché et il commence à me parler de son admiration de musulman pour la pureté, la sainteté, l’humilité et la foi de la Vierge Marie. Je jubile intérieurement ! Me rappelant que St Louis Marie Grignon de Montfort voyait dans l’amour de la Bienheureuse Vierge Marie un signe de prédestination et de prédilection, j’entre par la porte qu’il m’a ouverte et, équipé et boosté par l’éthique religieuse et l’éthique chrétienne du père Marie-Do, je commence à lui expliquer que la mort de Jésus sur la croix, point d’achoppement avec l’Islam car elle est niée par le Coran, est l’acte d’adoration, d’obéissance à Dieu, de louange, de sacrifice et d’abandon à Dieu le plus parfait qu’un homme pouvait vivre et accomplir sur la terre. Mon imam était subjugué. Je le sens comme un petit enfant, mon témoignage semblant entrer en lui comme dans du beurre, si j’ose dire. Il est subjugué et il confesse « Je sens Dieu en vous ».

La semaine suivante, il m’invite pour son cours magistral en amphi bondé avec plus de 300 étudiants, car à tous les étudiants inscrits en TD se joignent des étudiants islamistes d’autres départements friands de son apologétique tous azimuts, des vérités de l’Islam. Là, après qu’il m’a présenté comme un professeur qui avait beaucoup voyagé dans le monde, il interrompt ma première phrase et, de la même manière qu’une semaine auparavant il me déclamait ses louanges de la Vierge Marie, il commence à chanter les louanges de Jésus devant tous les étudiants. J’en étais abasourdi et en tombais assis sur ma chaise ne pouvant en croire mes oreilles. Un islamiste barbu du premier manifeste sa gêne, car dans l’Islam prévaut le principe que tous les prophètes sont égaux et qu’on ne peut placer l’un au-dessus de l’autre et surtout pas au-dessus de Mohammad. Il interrompt les louanges du professeur à Jésus pour rétorquer : « C’est comme notre prophète Mohammad ». Et le prof-imam de répondre : Non, car notre prophète Muhammad dans un des Hadith les plus authentiques nous a dit que tous les enfants qui naissent en ce monde crient car ils sont frappés par Satan. Le seul être humain (en fait, ce Hadith dit cela de Jésus et de la Vierge immaculée sa mère) qui est venu en ce monde sans crier, car Satan n’a aucun pouvoir sur lui, c’est Jésus ! Et le professeur de continuer : Nous devons respecter ce que dit notre prophète qui a dit cela de Jésus ‘lih Essalam (sur Lui la Paix) et jamais de lui-même. Puis il se tourna vers moi et me permit de résumer le message évangélique de Jésus ! Son refus de la violence, « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » et l’imam renchérissait ! Cet imam touché par la grâce réussit, sans doute pour la première fois de sa vie à rendre respectueusement compte de la différence entre musulmans et chrétiens sur la divinité de Jésus (j’étais soufflé !) et il était entièrement conduit par l’Esprit Saint et me tendit toutes les perches pour faire l’annonce le plus claire du Mystère … « Les Chrétiens disent : rendez à César … » non, enchaînais-je, c’est Jésus dans l’Evangile … et je racontais aux étudiants toute la scène, la jouant même avec mon imam : « vous, vous êtes Jésus, moi je suis les prêtres Juifs qui veulent piéger Jésus » … ! Ce passage est la clé du drame de la sociologie politique de l’Islam. Un doyen de la faculté de sciences humaines de Laredo au Texas, chiite immigré d’Iran me disait : « vous ne savez pas la chance que vous avez-vous les chrétiens que Jésus ait prononcé cette phrase ! ».

Bref, ce fut une heure et demie au service de la vérité du Christ et de l’Evangile que me permit cet imam ! C’était comme si le St Esprit tirait toutes les ficelles, notre  amour commun de Dieu et de la vérité nous rendant complètement dociles et synchro cet imam et moi pour répondre à toutes les questions des étudiants.

Je terminerai en disant que mon expérience n’est pas unique. Nos premiers prêtres partis fonder nos premiers prieurés en terres musulmanes, comme au Sénégal ou en Guinée, nous disent tous combien la formation reçue du père Marie-Do leur permit de rejoindre immédiatement les cœurs et les intelligences de nos frères musulmans et de nous faire comprendre d’eux, d’entrer en communion avec eux et de les aider à découvrir les splendeurs de notre foi chrétienne.

Un frère