Témoignage d’André de Muralt, Professeur d’Université, Suisse

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Entretien avec André de Muralt

Qu: Quand avez-vous rencontré le p. Marie-Dominique Philippe?

A de Muralt: Je ne sais plus exactement la date, ce devait être au début des années 50, je faisais mes études philosophique à Lausanne avec le Professeur Pierre Thévenaz, spécialiste connu de la phénoménologie husserlienne, ami de Paul Ricoeur, qui, après sa mort, a accepté de reprendre la direction de ma thèse sur la phénoménologie, parue en 1958 aux PUF. Le père Philippe était un remarquable aristotélicien et thomiste, ce qui m’attirait beaucoup, car je voulais me former en philosophie et en théologie médiévales, ce que ne pouvait m’apporter Pierre Thévenaz.

Qu: Le père Philippe vous a donc introduit dans l’aristotélisme et la théologie catholique?

A de Muralt: Oui, les deux à la fois. J’ai suivi ses nombreux cours et conférences. Que j’ai trouvé extraordinaires, vivants, passionnants, pleins d’humour aussi. Il m’a amené à lire Jean de Saint Thomas, en quoi je lui suis très reconnaissant, j’ai passé quinze ans à peu près à étudier le Cursus philosophique de Jean de Saint Thomas, c’était sans doute la meilleure manière d’entrer dans l’aristotélisme, quoi qu’il paraisse. Car ce sont des commentaires très profonds de l’œuvre d’Aristote, qui non seulement pénètrent la pensée d’Aristote, mais l’enrichissent de tout l’apport thomasien et la confronte aux interprétations souvent déformantes des certaines pensées médiévales (Scot, Occam). Exactement ce que je cherchais.

Mais le père Philippe était au fond un prêcheur. C’était là sa vocation première, qui l’a amené à la dernière forme qu’a pris sa vie spirituelle: la création et la direction de la Communauté de Saint Jean. (…)

Qu: Quand vous le suiviez, où le rencontriez-vous?

A de Muralt: A Lausanne d’abord, où je lui ai été présenté par un ami, Jean Perrin. Le père Philippe donnait ses conférences chez un couple lausannois, les Pittet. C’était un groupe assez nombreux, très fidèle, car ses conférences ont bien duré deux ans, je pense.

Qu: Une sorte de cours privé?

A de Muralt: Une sorte de cour privé, régulier et très formateur. Il ne portait que sur l’Evangile de Saint Jean. Et l’on sait l’importance que la spiritualité johannique a revêtu pour le père Philippe. J’ai été immédiatement frappé par une de ses habitudes: dès la conférence terminée, il disparaissait, et nous ne pouvions le revoir, pour parler avec lui, que longtemps après.

Qu: Mais je pense que vous l’écoutiez aussi à Fribourg?

A de Muralt: Certainement, mais à Fribourg, il s’agissait de cours universitaires sur Aristote. Je n’ai cependant jamais entendu de cours sur la « Métaphysique », ni sur la « Physique », car c’était l’époque où le père Philippe se concentrait sur le « De Anima ». Il prenait le livre et le lisait en le commentant, comme Saint Thomas devait le faire. C’était bien. Parallèlement à ce cours, il organisait des rencontres avec des savants de l’Université, dont le professeur de biologie Giovannini.

Qu: Qui suivait ces cours?

A de Muralt: Beaucoup de monde. Il faut imaginer la scène: dans l’Université très moderne de Fribourg, construite avant la guerre de 39-45 par le célèbre architecte Dumas et nullement passée de mode, contrairement à tant d’édifice contemporains, une centaine d’étudiants, jeunes et moins jeunes, écoutaient Aristote, après avoir entendu son interprète moderne implorer à genoux l’aide du Saint Esprit, et pouvaient, en levant les yeux voir de grands pâturages où paissaient des vaches blanches et noires devant les Alpes fribourgeoises… Parmi les auditeurs, un personnage tout à fait extraordinaire, un pasteur protestant du nom de Benjamin Décorvet, ardent lecteur des thomistes genevois du XVIIe siècle, Turretin, Chamier, Zanchi, maigre et sombre comme un inquisiteur, qui venait entendre ce que ce Dominicain français très connu pourrait bien lui apporter de plus que les maîtres genevois auxquels il avait consacré une thèse. Avec lui, son ami, qui est devenu notre ami à tous, Charles Gagnebin, âme sensible et religieuse, que Benjamin Décorvet aimait à taquiner, car il était aussi doux que Décorvet était aigu, et qui travaillait à un livre sur Montaigne, dont je ne sais pas même s’il a finalement paru.

Qu: Oui, après sa mort, mais inachevé, en 2007

A de Muralt: Charles Gagnebin était attiré par le catholicisme, mais il n’a jamais fait le pas. Benjamin Décorvet l’était aussi, mais de manière beaucoup plus intellectuelle. C’est pourquoi il se sentait très attiré par la tournure d’esprit du père Philippe. Ils avaient la même passion intellectuelle, celle du père Philippe plus sereine, celle de Décorvet plus tendue. Je me souviens de leurs premiers échanges, lors d’un séminaire à Fribourg où le père Philippe analysait la raison formelle du bien, en comparant les présentations qu’en donnaient la « Somme » et le « De Veritate ». J’avais le sentiment que la figure silencieuse de cet étudiant plus âgé, installé tout au fond de la salle, intriguait le père Philippe, qui craignait peut-être un peu ses objections acérées. De fait, je n’ai jamais vu le père Philippe plus vif dans l’argumentation et la riposte, et l’inquisiteur sombre rendit les armes.

D’autres amis se joignaient au groupe qui formaient les étudiants réguliers du père Philippe, Charles Veillard, un juriste philosophe, qui fit une carrière dans le tribunal cantonal de Fribourg, ainsi qu’un charmant libraire de la ville, Dreyer. C’est chez lui que nous finissions nos après-midi philosophiques avec le père Philippe. Il habitait une petite maison près de l’Université, nous invitait à monter dans son grenier par une trappe qu’il refermait soigneusement sur nous, et c’est dans cette « Trappe » isolé du monde que se passaient de longues soirées de conversations philosophiques et théologiques. Je garde de ces moments un souvenir très vivant, car elles ont contribué à me faire pénétrer dans la tour de pensée aristotélicien, tout autant sinon plus peut-être que les cours et conférences eux-mêmes. Benjamin Décorvet présenta à la « Trappe » les thomistes genevois, moi-même, j’ai présenté à plusieurs reprises la phénoménologie husserlienne dont le père Philippe était très curieux. Mais manifestement je n’y croyais pas, l’aristotélisme ne paraissait plus fécond et j’y suis resté. (…)

Qu: Quelle était l’ambiance intellectuelle à Fribourg?

A de Muralt: J’ai l’impression qu’à Fribourg, à l’Albertinum en particulier, le père Philippe était assez isolé. D’abord, il quittait très souvent sinon chaque semaine Fribourg, pour se rendre en France, le plus souvent, selon mon souvenir, pour prêcher auprès de sœurs dominicaines (une remarque m’avait beaucoup frappé de sa part: il disait fréquemment que l’ordre des frères dominicains était là « pour » leurs sœurs en religion, je trouvais à l’époque cette finalité un peu étroite, mais le temps passant, en voyant combien le père Philippe était soucieux de créer des communautés de moniales de Saint Jean, j’ai compris le sens profond, la résonance évangélique et mariale d’un tel propos). Ces fréquentes absences, qui ne nuisaient nullement à la régularité des cours, déplaisaient peut-être à des confrères et collègues « résidents » plus réguliers. (…)

Qu: Il y avait un cercle de fidèles du père Philippe, qui étaient appelés les « Philippiens »?

A de Muralt: Les « Philippiens », oui, c’était généralement des Français. Ils formaient le premier noyau de la Communauté de Saint Jean. Du temps où je suivais les cours de l’Université de Fribourg, ils étaient déjà une quarantaine, ce qui est très considérable dans un auditoire normal de philosophie. Cette disproportion était peut-être l’une des raisons de la tension qui régnait à l’Université de Fribourg: les « Philippiens » constituaient avec leur « spiritus rector » un département de philosophie à lui seul…

Qu: Comment en est-on arrivé à la création de la Communauté de Saint Jean?

A de Muralt: Le père Philippe a tenté de faire entrer la communauté informelle qui l’entourait dans l’ordre dominicain. Celui-ci cependant refusa, pour quelle raison exacte je ne sais pas. Peut-être estimait-il la formation que le père Philippe voulait donner à ces jeunes étudiants, et dont il a maintenu l’exigence par la suite, trop intellectuelle, trop aristotélicienne, trop « traditionnelle »? La jeune communauté a donc été rattachée d’abord à l’Abbaye de Lérins, avant d’obtenir un statut canonique indépendant. Le père Philippe pourtant ne cessa pas d’être dominicain, mais il n’avait la fonction ni d’un prieur ni d’un père général. (…)

Mes relations avec le père Philippe ont été très étroites jusque dans les premières années 60, elles se sont continuées par la suite mais de manière plus distendue, en raison de nos vies évidemment bien différentes.

Annexes:

Qu: Et la sainteté du père Philippe?

A de Muralt: Je ne saurai juger de ce point. Mais je soulignerai que, si sainteté il y a, elle sera gaie. La gaieté était l’un de traits les plus frappants de son comportement ainsi que la discrétion: jamais je n’ai entendu le père Philippe parler durement, ou ironiquement, d’une personne, ou même d’un adversaire. Bien sûr, le sourire à l’égard d’une personne qui ne partage pas ses opinions, ou se trompe, ou même dit des bêtises, mais jamais d’acrimonie.

Enfin, si sainteté il y a, elle sera mariale, il est impressionnant de sentir la piété mariale, la finesse d’analyse psychologique et spirituelle, qui caractérise le livre « le Mystère de Marie »