Témoignage d’une soeur, France

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Regards sur un Père

La première fois que j’ai vu le Père Marie-Dominique Philippe, c’était en mai 1988, à la Pentecôte à Paray-le-Monial.

C’est un de mes frères, qui s’apprêtait à rentrer chez les Frères de Saint Jean, qui avait attiré là plusieurs membres de la famille pour que nous fassions connaissance avec cette nouvelle Communauté.

J’arrivais là au terme d’une première année de médecine, hébétée par une année intense de travail et après le concours de fin d’année. Je n’avais donc aucun a priori et j’arrivais plutôt dans des dispositions de moyenne réceptivité. Et je garde cependant un souvenir très précis de la première conférence entendue de lui sur le mystère du Paraclet. Ce mot « Paraclet » restait pour moi très mystérieux – je ne l’avais jamais remarqué dans la Bible – et cela m’agaçait ! mais malgré moi, j’ai été bouleversée par cet homme qui parlait d’un mystère dont visiblement il vivait.

Après quelques mois, j’ai perçu aussi en moi un appel de Dieu à me consacrer à Lui. Et là, il a été évident pour moi qu’il fallait que je retrouve cet homme, ce témoin de l’amour de Dieu. Il avait touché quelque chose en moi et je voulais suivre la route qu’il indiquait, même si je ne savais pas encore très bien comment.

A partir de ce moment, ont commencé des rencontres plus régulières, soit à Rimont, soit à Saint Jodard, soit même à Paris car quasiment un an après j’avais quitté la médecine pour rejoindre l’ULSH. Et là, au fil de ces rencontres qui étaient soit personnelles soit par le biais de son enseignement, j’ai pu mieux percevoir l’appel de Dieu. Ces rencontres ont été décisives pour moi et en même temps, JAMAIS le Père Philippe ne s’est imposé à moi, ne m’a imposé un choix à faire. Ces rencontres ont été décisives aussi parce que c’étaient des rencontres de lumière. Ses enseignements m’ouvraient des horizons inconnus qui répondaient pourtant à une soif dont je n’avais pas conscience jusque là. C’était aussi des rencontres de miséricorde. Je me trouvais toujours face à un père qui, je pense, savait très bien la route que je devais suivre mais marchait patiemment à mon rythme.

Cela a fait de lui pour moi un père de manière très radicale : père du côté de l’intelligence parce qu’il m’a permis d’éveiller celle-ci, de la faire avancer pour découvrir à la fois le mystère de l’homme et le mystère de Dieu. Et père du côté spirituel (dans le sens commun du terme) car il m’a aidée à découvrir l’appel de Dieu et surtout à y répondre avec mes limites et mes chutes.

En septembre 1990, je suis entrée chez les Sœurs contemplatives de Saint Jean. J’ai donc connu le Père Philippe 18 ans, dont 16 ans en étant membre de la Communauté Saint Jean.

Le père Philippe venait nous confesser chaque semaine. C’était l’occasion d’avoir avec lui une petite rencontre hebdomadaire qui, même si elle était rapide (je n’étais pas seule !), était toujours très dense. Un noviciat peut être parfois un moment de luttes très fortes, mais toujours j’ai trouvé du réconfort auprès du Père Philippe qui me donnait la lumière qui me permettait de reprendre le chemin. Il était un père qui donnait la lumière. Et un père qui aussi pouvait manifester son soutien, son réconfort, ses encouragements, par un geste, une attitude paternelle. Mais jamais il ne me serait venu à l’esprit de penser qu’il y avait de sa part une intention déplacée. Cela ne m’a jamais effleuré. Je me trouvais face à mon Père, et un père sait accueillir ses enfants les bras ouverts. J’irais même plus loin : quand parfois j’entrais dans le parloir pour me confesser en me disant que j’aimerais bien une petite attention de sa part, que cela « me ferait du bien », et bien… très souvent c’était à ces moments là qu’il ne manifestait rien de sa paternité !

Je n’ai donc jamais constaté une attitude du Père Philippe contraire au vœu de chasteté. J’ai toujours été, au contraire, face à une très grande délicatesse de sa part et un très grand respect. Jamais rien de déplacé ou de lourd. Il y avait en lui une très grande sensibilité, dans le grand sens du terme. Une sensibilité affinée et toute au service de la charité.

Quant au vœu de pauvreté et au vœu d’obéissance, toutes les expériences que j’ai eues m’ont permis d’être témoin de la vie de quelqu’un qui était d’une fidélité à toute épreuve. Bien sûr, je n’ai pas vécu avec lui mais j’ai cependant été proche, et jamais je n’ai été confrontée à une attitude qui m’aurait posé question.

Il était pauvre, matériellement – je l’ai vu : pas question de jeter du papier qui puisse encore servir, pas question de faire confectionner un nouvel habit si l’ancien était encore réparable, pas question de voyager d’une manière plus confortable etc.- et aussi d’une très grande pauvreté intérieure : de cela, son enseignement témoignait de par son contenu et par la manière dont il le dispensait. Il était toujours en recherche et donc ne possédait aucune conclusion ou réponses toutes faites. Son cœur et son intelligence étaient toujours dans une vraie recherche, sans posséder de méthode ou de conclusion. Un cœur et une intelligence radicalement pauvres…

Par cette pauvreté, on le voyait vrai fils de Saint Dominique, lui qui « maudissait ses frères qui auraient des couvents trop riches » aimaient-il nous rappeler, et vrai disciple de Saint Thomas, dans une recherche incessante de la sagesse.

Pour l’obéissance, ce que je peux dire c’est que j’ai toujours vu sa manière d’agir dans le désir d’une obéissance totale à l’Eglise, à ses supérieurs dominicains et aussi, d’une manière un peu différente, à ses fils de la Communauté Saint Jean, en étant toujours à leur disponibilité. Ceci a été particulièrement visible à la fin de sa vie où il ne se « possédait » plus et était dépendant dans ses déplacements. La dernière fois que je l’ai vu, on voyait qu’il ne s’appartenait plus en rien. Là, il était vraiment comme un agneau…

Son obéissance à l’Eglise était manifeste dans ses enseignements. Il avait à cœur de suivre les enseignements de l’Eglise, de suivre les directives du Saint-Père : se plonger dans les dernières encycliques et y faire constamment référence, suivre les orientations du Saint-Père. Par exemple lors de la préparation au Jubilé du troisième millénaire, il été très fidèle à nous faire entrer dans l’année du Père, celle du Fils… Il était très attentif au signes donnés par l’Eglise, ou plus exactement, par l’Esprit-Saint à travers l’Eglise et le Saint-Père.

Ce qui m’a toujours bouleversée, c’est de voir combien sa vie était conforme à son enseignement, ou vice versa… Il prêchait ce qu’il vivait, et il vivait ce qu’il prêchait. Je crois que c’est pour cela qu’il attirait tant. Alors comment prêter à un homme qui est un véritable témoin de l’Evangile, des actes qui seraient volontairement contraires à l’Evangile ? Son enseignement sur le vœu de chasteté en particulier était très fort car pas du tout moral. Combien de fois nous a-t-il rappelé que c’est par un désir de contemplation toujours réactué que l’on peut vivre de ce vœu. Comment un homme qui visiblement transmettait ce qu’il vivait aurait-il pu avoir des intentions douteuses en sortant d’une conférence ? N’est-ce pas plutôt nous qui étions un peu « à la traîne » derrière lui ?

Ce qui m’a toujours frappée, c’est de voir combien il était disponible à tous. Qui n’a pas fait l’expérience de la file d’attente à la porte de son bureau ? Et dans ces personnes qui attendaient pour le voir, des frères, des sœurs, mais aussi toutes sortes de personnes qui étaient là parce que lui au moins pouvait les écouter, leur donner sa bonté. Ils savaient que là, la porte s’ouvrirait. Il était attentif à toute forme de pauvreté, et l’on trouvait dans ces files d’attentes des « pauvres » en tout genre ; pauvreté plus matérielle et visible, pauvreté peut-être plus cachée, mais non moins réelle, pauvreté qui dérange…

Je pense notamment à une personne marquée par toutes sortes de pauvretés, quelqu’un que l’on pourrait appeler une « blessée de la vie », et qui pourtant savait que là, elle pouvait venir.

Sa bonté et sa sainteté rayonnaient. Il m’est difficile de citer un fait particulier. Il ETAIT bon. Et donc il attirait.

Pour moi, une des choses qui manifestaient sa sainteté, c’était aussi sa manière de prier et de célébrer la messe. La première fois que j’ai assisté à une messe célébrée par lui j’ai été bouleversée. Jamais je n’avais eu cette expérience d’un prêtre qui VIVAIT de cette manière l’offrande se réalisant à l’autel. Il était tout entier pris par ce qu’il vivait. Et de cette manière, il nous entraînait à sa suite.

Je voudrais terminer en évoquant son amour pour la Vierge Marie. C’était impressionnant de voir cet homme d’un certain âge comme un enfant à l’égard de la Vierge Marie. On voyait qu’Elle était sa Mère et que lui vivait dans une dépendance totale vis-à-vis d’Elle. Tout le temps il parlait d’Elle et tout le temps il la priait. Notamment en voiture lorsqu’on l’accompagnait quelque part, avec la prière du chapelet. Il n’était pas rare que le sommeil l’emporte, lui qui n’avait plus de temps à lui, mais il reprenait toujours une dizaine, et de la sorte on avait des chapelets de plus de cinq dizaines et des dizaines de plus de dix Ave ! C’est un petit signe matériel de son amour inconditionnel pour Celle dont il voulait tellement dépendre. C’était toujours présent dans ses homélies, dans ses enseignements et aussi dans les rencontres particulières avec lui.

Il ne me semble pas possible de donner une liste exhaustive de ce qui manifestait la profondeur et la sainteté du Père Philippe. Il n’y a ici que quelques petits balbutiements qui sont tellement peu de choses quand on a eu la grâce de le connaître et de le recevoir comme Père.

Puissent ces petits éléments témoigner du non-sens de ce qu’on veut nous faire croire à son sujet.

Une sœur