Témoignage d’un frère, de France

Publié le Mis à jour le

Je suis entré au noviciat des frères de Saint Jean à Saint Jodard en septembre 1989, il y a bientôt 24 ans. J’ai eu la grâce de vivre ma formation religieuse alors que le père Marie-Dominique Philippe était présent et donnait encore l’essentiel des cours de philosophie, de théologie et les conférences et chapitres sur notre vie religieuse. Par ailleurs, j’ai pu aussi le côtoyer pendant 7 ans comme père-maître des novices ainsi qu’en participant au gouvernement pendant 3 ans alors qu’il était encore prieur général de la Congrégation.

Sa personne a été déterminante dans mon choix d’entrer dans la communauté Saint Jean et dans ma vocation alors que je demandais à Dieu de m’indiquer là où il voulait que je vienne le servir. Son enseignement tout d’abord a été le facteur le plus déterminant dans mon choix. J’ai découvert lors de ma première venue au cours de l’année 1989 cet enseignement philosophique qui répondait à un désir profond qui m’avait toujours habité de chercher une sagesse de vie au travers de mon expérience d’homme. Les cours du père Marie-Dominique Philippe ont trouvé un écho profond en moi car ils m’aidaient à lier sagesse humaine et chrétienne. C’était comme si, en découvrant son enseignement, la quête de toute ma jeunesse qui m’avait fait choisir le bac philosophie à 17 ans, trouvait une réponse.

Cette réflexion fondamentalement humaine, sur nous-mêmes et sur le monde à partir de notre expérience personnelle, se complétait du côté de la foi par la profondeur et la clarté de sa méditation des écritures et en particulier des écrits de Saint Jean. J’ai découvert par lui à travers la contemplation de Saint Jean dans ses écrits du Nouveau Testament, le visage du Christ dans le mystère du Verbe, du Fils et de l’Agneau. Cette contemplation aujourd’hui encore constitue la vitalité même de ma vie spirituelle personnelle et de mon apostolat comme prêtre.

Si j’ai été profondément marqué par la capacité qu’avait le père Marie-Dominique Philippe de rendre clair et accessible à tous autant la philosophie que la théologie et émerveillé par la profondeur de sa méditation des écritures, j’ai été aussi formé par sa manière d’être au milieu de nous.

J’ai été témoin pendant 12 ans en le côtoyant dans les maisons de formation de la congrégation, de sa détermination personnelle dans la prière. Jusqu’à son accident cérébral en 2000, il était fidèle, à plus de 80 ans, à l’oraison du matin alors que chaque soir on pouvait passer devant sa porte même après 23 heures et trouver sur le banc devant son bureau encore plusieurs frères attendant pour le voir. Il ne refusait jamais de nous recevoir, quelque soit sa fatigue et l’heure avancée.

Je n’ai jamais constaté dans ses gestes, ses attitudes, ses propos, ni jamais entendu parler d’accusations de manque à la chasteté. Il était cependant capable de manifester sa présence et son affection par des gestes d’affection comme tenir nos mains ou marcher en nous prenant la main.

J’ai été profondément éduqué par son absence totale de formalisme et de suspicion. Un souvenir très personnel peut illustrer ce trait de sa personnalité. Le jour de ma prise d’habit en mai 1990, j’étais dans la matinée à la recherche de mon ancienne fiancée et c’est au moment même où nous nous retrouvions joyeux entre la basilique de Paray-le-Monial et la chapelle de la Visitation, que le père Marie-Dominique Philippe vient vers nous. Je tenais les mains de la jeune femme et il aurait été normal pour un novice, un séminariste à quelques heures d’un moment marquant de son engagement, de se sentir gêné ou tout le moins impressionné par la rencontre de son supérieur majeur dans une telle situation ! Je n’ai pas hésité une seconde à présenter mon ancienne fiancée au père puisque je lui avais, en toute transparence, parlé d’elle auparavant. Il n’a pas eu une attitude, une moue, un mot de distance, de gène ou de désapprobation. Il nous a pris les mains et avec un large sourire, comme s’il avait deviné que nous nous cherchions depuis un long moment sans nous retrouver et nous dit un étonnant : « Vous vous êtes retrouvés et le soleil se lève ! ».

Il savait ma détermination à suivre le Seigneur, il savait que j’avais quitté cette jeune femme non sans difficultés pour elle et pour moi. Il n’a vu à cet instant que notre amitié sincère dont il s’est réjoui avec nous sans arrières pensées. Une parole de l’écriture me semble exprimer cela : « Tout est pur pour les purs ! »1. On ne voit pas de mal chez les autres si on en porte pas en soi, on le voit partout si soi-même on a des intentions pas toujours pures. Tout en étant ce père libre et respectueux de toute amitié, il n’a jamais eu des propos qui tendaient à minimiser la valeur du vœu de chasteté et au contraire nous enseignait une prudence fondée sur une attention permanente à l’écho passionnel de toute relation amicale.

On peut avoir à juste titre peur de l’amour, peur de l’amitié, parce qu’elle rapproche et constitue un lieu d’épreuve pour vivre ce lien dans la pauvreté et la chasteté. On peut par prudence se mettre par principe à distance de toute relation et craindre toute affection pour quelqu’un quel qu’il soit. Ce n’était pas sa façon de voir, de vivre et de nous apprendre à être fort dans la chasteté, car pour lui notre égoïsme passionnel ne se corrigeait que dans l’expérience même des relations, par la vérité de l’amour spirituel, la radicalité de la charité. Il a été un homme capable de grandes et belles amitiés tout au long de sa vie dont la plus providentielle a été celle qui l’a uni tout au long de sa vie au pape Jean-Paul II.

La dernière anecdote que je pourrais donner pour illustrer ce que j’interprète comme un grand détachement de lui-même, regarde l’épisode de son accident cérébral en 2000 alors qu’il était dans l’avion qui le conduisait à l’île de Taïwan où je l’attendais. J’étais alors membre du gouvernement du prieur général et vicaire (provincial) pour l’Asie. Lorsque je l’ai vu apparaître sur un fauteuil roulant et constaté la paralysie qui endommageait son élocution et sa marche, j’ai été impressionné, mais son attitude joyeuse, sa façon de relativiser, de ne pas s’inquiéter de son état, un moment m’a fait douter de la gravité de celui-ci.

Plus tard, en concertation avec un autre frère, prenant peu à peu la mesure de la gravité de sa paralysie, nous l’avons finalement rapidement amené à l’hôpital de la ville de Taïpeh. Durant tout le temps de sa récupération soit plus d’un mois sur place, après l’avoir côtoyé chaque jour pendant plusieurs heures, j’ai pris conscience à notre retour que je ne l’avais jamais entendu se plaindre, exprimer une douleur, ruminer son état. Il a gardé tout le temps de son hospitalisation et de sa rééducation sa joie presque enfantine, son caractère amical et facétieux. Cette joie, cette façon de ne jamais exprimer de peur ou de plainte par rapport à son état en tout état de cause grave et préoccupant, n’était-elle pas le signe d’un profond détachement de lui-même inspiré par la charité ?

Voilà quelques mots d’un frère, d’un fils, d’un ami de ce grand petit homme dont la rencontre a été déterminante dans ma vie puisque, par lui, j’ai osé m’engager malgré mes limites, mon péché, au service de l’évangile. Cette audace, c’est son regard de père, son espérance, sa confiance qui l’a permise et je lui en serais toujours redevable.

Un frère

1 Tite 1, 15