Témoignage d’une soeur, de France

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Etant entrée chez les Sœurs de Saint Jean en septembre 1994, j’ai connu le père Marie-Dominique Philippe à partir de mon noviciat jusqu’à sa mort en 2006. Je l’avais rencontré personnellement 2 ou 3 fois avant de rentrer et j’avais pu aussi participer plusieurs fois à des messes ou cérémonies qu’il célébrait ou concélébrait. Ce qui m’avait marqué chez lui dès la première fois, et qui ne s’est jamais démenti jusqu’à sa mort, c’était son attention aux personnes et sa manière de célébrer l’Eucharistie.

J’ai eu la chance de pouvoir me confesser avec lui presque toutes les semaines pendant les 4 premières années de ma vie religieuse. Il avait à cœur d’être là pour les sœurs, et auprès de lui j’ai appris à aimer le sacrement du pardon et à en vivre très profondément. Pourtant ce sacrement me faisait peur, et me confesser toutes les semaines me paraissait complètement fou ! Mais il était bien au-delà de toute vision moralisante, et auprès de lui j’ai appris à aimer et vouloir vivre de cette bonté immense du Christ qui se donne dans le sacrement de confession. Tout en lui donnait la miséricorde de Dieu.

Je peux témoigner que pas une seule fois il n’a eu un geste, une parole, une attitude, qui puisse être ambiguë ou me mettre mal à l’aise. Il y avait quelque chose de très profond et de très radical en même temps. Il nous gardait peu de temps, rarement plus de 2 ou 3 minutes, et par là il nous éduquait à ne nous appuyer que sur Dieu seul. Il ne voulait pas entretenir avec nous des liens affectifs, il n’a jamais cherché à s’imposer. Il était extrêmement discret et ne se permettait aucune remarque au-delà de la confession si je ne lui posais pas de question précise. Et pourtant, quand j’avais besoin d’une lumière, il savait m’aider à me tourner vers Dieu, en quelques mots. Même quand il était fatigué, et qu’il luttait contre le sommeil à cause des journées très remplies qu’il avait, il était là, présent comme un père. Je peux dire que ces rencontres presque hebdomadaires ont été décisives dans ma vie, dans ma vocation, car le père Philippe a su me tourner toujours vers le Christ comme Ami, comme celui qui nous pardonne, nous console. Il m’a montré combien aider quelqu’un consiste à le remettre entre les mains de Dieu et à ne rien rapporter à soi-même. Je crois que c’est sa pauvreté spirituelle et sa pureté qui m’ont le plus marquée pendant les confessions.

J’ai aussi assisté à tous ses cours de 1994 à 1998 puis pendant l’année 1999-2000 que j’ai aussi passée à Saint Jodard. Lorsque j’étais en prieuré de mission il est plusieurs fois venu prêcher des retraites, et je suis moi-même rentrée plusieurs fois à Saint Jodard pour des chapitres. Ses cours étaient lumineux, et j’étais frappée par sa fidélité. Il ne manquait jamais ses cours sauf raison vraiment grave, et il s’en excusait toujours. Il était évident qu’il le faisait par respect pour ceux qui venaient l’écouter. Ce qui m’a frappé aussi c’est qu’il pouvait toucher des gens de condition et de niveaux d’étude très différents : novices ou professes perpétuelles, frères ou sœurs, laïcs habitués ou néophytes, jeunes ou vieux. Il nous faisait souvent dire, à nous les sœurs, par sœur Alix, qu’il répondait à nos questions par les cours, quand il ne pouvait pas nous voir personnellement. Et c’est vrai, c’était marquant de voir combien dans ses conférences, dans ses cours, il était proche de notre vie. Son enseignement était une école de vie, pas un enseignement universitaire. Et marqué par une très grande pauvreté. Il ne parlait pas de lui, et même on a su plus tard que quelques-unes des anecdotes piquantes qu’il nous racontait souvent le concernaient lui. Mais dès que cela pouvait le mettre en avant, il l’attribuait à une autre personne. Par contre, si cela montrait une faiblesse ou un petit défaut de sa part, il n’hésitait jamais à dire qu’il s’agissait de lui.

Ses enseignements tout comme les entretiens qu’on avait avec lui étaient marqués par une très grande charité. Il ne critiquait jamais personne, il ne se moquait pas, et cherchait toujours à voir le bien. Je me rappelle lui avoir confié plusieurs fois des difficultés que j’avais dans la coopération avec un père. Je savais par ailleurs que ce père avait été souvent critique et peu filial à son égard, mais il n’a jamais utilisé cela, il m’a toujours montré ce qu’il y avait de grand dans ce frère. Et ce qui me marquait, c’est qu’il le disait parce qu’il le pensait, au-delà des difficultés personnelles qu’il avait pu avoir avec lui. Il ne disait pas du bien pour « faire propre », il pensait ce qu’il disait. Il disait du bien parce qu’il voyait le bien que d’autres ne voient pas. Il n’y avait jamais rien de feint chez lui. De même les exemples qu’il donnait en cours n’étaient jamais lourds, méchants, irrespectueux. Et plus il avançait en âge, plus il était doux. Je crois que cette charité allait avec son espérance. Il avait sur chacun un regard d’espérance. C’était frappant comme il aimait l’homme. En cela il me semble qu’il se rapproche beaucoup de Jean Paul II. Le père Philippe faisait confiance, il croyait la conversion possible même pour le plus grand pêcheur.

Pour terminer, j’aimerais insister sur un aspect qui me semble résumer, si on peut dire, la sainteté du père Philippe : c’était sa fidélité. Mais une fidélité dans l’excellence, pas une petite fidélité de celui qui fait bien son travail, une fidélité en allant toujours plus loin. Il expliquait que pour être fidèle dans l’amour, il faut grandir toujours. Et cela, c’est le résumé de sa vie, je crois. J’aimerais illustrer cela par plusieurs exemples :

  • La célébration de l’Eucharistie. Il ne manquait jamais de célébrer une Eucharistie, et tous les témoins de ses messes pourront le dire, il était d’une ferveur très impressionnante. Il avait un ton très propre à lui quand il célébrait, aussi bien quand il lisait l’Evangile, que les prières, ou pour la Consécration. Et c’était comme si c’était la première et la dernière messe de sa vie, et que tout était là. Toute sa vie était dans ce sacrement. C’était impressionnant. Et je n’ai jamais vu une messe où il était moins fervent que la veille, même un peu. Il était toujours au sommet. Son amour de l’Eucharistie s’étendait aussi à l’adoration du Saint Sacrement, à laquelle il tenait beaucoup dans la communauté. Il voulait que ce soit le Christ présent dans le Saint Sacrement qui nous forme à la prière. Il faisait toujours preuve aussi, d’un très grand respect amoureux pour les prêtres. Il était toujours particulièrement ému lors des premières messes des frères qui venaient d’être ordonnés. On le voyait passer de père à fils. Il était impressionnant de petitesse quand il les accompagnait dans leurs premières célébrations.
  • Sa fidélité dans la miséricorde et la charité. On a souvent reproché au père Philippe d’être trop miséricordieux… Pour ma part, et selon mon expérience, je dirais que ce que certains appellent un manque de prudence était une grande confiance dans la miséricorde de Dieu. Il vivait jusqu’au bout le commandement du Christ à Pierre : « Je ne te dis pas de pardonner 7 fois, mais jusqu’à 70 fois 7 fois ». En vivant près de lui, on le voyait accueillir sans jamais fuir certaines personnes visiblement plus fragiles qui se tournaient vers lui. Et il était toujours là pour elles, et même parfois pour elles avant les autres. J’ai souvent attendu longtemps pour me confesser parce que telle personne, toujours la même, était là pour le voir et ne voulait pas attendre. Et le père ne mettait jamais personne dehors. Il donnait beaucoup de temps, et faisait preuve d’une grande patience. Et ces pauvres, on voyait bien qu’il en faisait ses amis.
  • Sa fidélité dans sa vie religieuse : il avait toujours son psautier sous le bras, et il le priait par petits bouts, en marchant, quand il ne pouvait pas être aux offices communautaires. On le voyait aussi souvent prier son rosaire qu’il aimait particulièrement. Il était aussi toujours très pauvre, avait des habits usés jusqu’au bout, toujours la même bible. Et tant d’autres choses qu’on pourrait dire !

Je considère comme une grande grâce d’avoir pu connaître personnellement le père Philippe, et je suis intimement convaincue de la vérité et de la pureté de sa vocation, de sa vie, de son témoignage. Je peux dire aussi que dans les années où j’ai été prieure et où j’ai reçu des confidences de sœurs, je n’ai jamais eu de témoignage remettant en cause la pureté du père Philippe ni sa fidélité exemplaire dans sa vocation.

Une soeur