Témoignage de Patrick Louis, député honoraire du Parlement Européen, France

Publié le Mis à jour le

Témoignage de quelques événements vécus auprès du Père Marie Dominique Philippe.

Bénédicte et moi connaissons le père Philippe depuis nos fiançailles. Le père Philippe Marie Mossu suivait notre groupe d’étudiants qui se réunissait pour une messe à l’Eglise Sainte-Croix de Lyon. Le père « Marie Do » nous accompagnait aux Monts Voirons où il nous prêchait annuellement une retraite. Nous fûmes très nombreux ; futurs ménages ou religieux consacrés, à lui devoir d’avoir mieux compris qui était Notre Dieu, combien l’Homme était aimé par lui et combien notre intelligence et notre raison pouvaient et devaient nous aider à vivre selon notre vocation.

Jeune professeur à l’Université Lyon3, nous avons organisé pendant plus de dix années consécutives un cycle de conférence qui avait lieu au sein de l’université, au cœur de la cité, quai Claude Bernard. Tous les mois, dix fois par an. Dans un grand amphi de mon Université. Le père Philippe venait nous enseigner la métaphysique, nous aider à réfléchir sur les grandes expériences de l’Homme. Son livre « Lettre à un ami » était l’objet de nos réunions de travail. Après la conférence qui réunissait plusieurs centaines de personnes, nous nous retrouvions à notre domicile ou Bénédicte, mon épouse, jouait le rôle de Marthe. Une grande et belle table – car le père Philippe, plein de simplicité aimait ce qui est beau- réunissait une vingtaine de personnes pour des réponses à des questions ouvertes et disputées allant dans toutes les directions. Les auditeurs, choisis au hasard (avec un grand « P ») au pied de l’amphi, étaient parfois très loin de l’Eglise ou simplement de la philosophie réaliste, de Saint Thomas. Les discussions étaient passionnantes, nos indigences perceptibles autour de cette table.

Une anecdote reste dans notre mémoire. Un soir, les frères de la jeune communauté devaient se retrouver 21 quai Fulchiron, à notre domicile. Le père Philippe arriva le premier. Les frères convergeaient de toutes les maisonnées dispersées de la Suisse à la Chaise-Dieu. Quand soudainement plus d’électricité. Je descends donc les 5 étages avec des bougies pour aller chercher les frères et me substituer à l’interphone désormais défaillant. Les frères sont là… regroupés aux pieds de l’immeuble. Nous montons solennellement les cinq étages un cierge à la main. Imaginez le regard inquiet des copropriétaires qui, regardant à travers le Juda de leur porte, entendent et voient des moines en habit monter en procession obligée vers le cinquième étage…rumeurs certaines !

Au moment où tous sont dans la grande pièce de l’appartement, regroupés en cercle autour du père Philippe, dans une ambiance extraordinaire faite d’ombres et de lumières : la lumière revint… On pouvait commencer cette petite fête de la famille Saint Jean, cette fête de l’amitié vraie dont le père Philippe aimait tant parler, la fête de l’intelligence aussi. Oui, c’était cela le père Philippe. Un père au sens affectif du terme mais surtout un père dont la fécondité est d’abord au niveau de l’intelligence. Intelligence du réel, lumière de la Foi.

Dans ses rencontres, le père Philippe nous rendait intelligents, il ouvrait nos intelligences. Ses propos rendaient limpides sur des sujets difficiles. Nous avions toujours l’impression que la découverte des principes dont il nous parlait, venait essentiellement de nous alors c’était lui, qui, par ses mots était le maître d’ouvrage de notre déploiement, de notre ouverture à tant de beautés que nous ne voyons pas.

Notre ménage a suivi le père depuis ces années 80, d’autres frères de Saint Jean ont pris le relais pour enseigner et transmettre la tradition des fils de Saint Jean et de Saint Thomas. Au bout de son chemin, nous avons pu accompagner le père Philippe, lors de la messe de ses funérailles. Nous avions pu le rencontrer quelques temps auparavant à une rencontre à Ars. Sa voix était un peu revenue, mais son corps qu’il avait mené à rudes épreuves, l’abandonnait. Il devait siéger dans une chaise roulante.

La période où le père Philippe fut quasiment inaudible fut pour nous très dure. Nous avions le désir d’entendre ses paroles. De trouver les clefs qui libèrent notre regard, de retrouver les mots qui sans cesse nous ramenaient à aimer le réel, à le voir en face. Même les cassettes d’enregistrement étaient quasiment inaudibles. Mais silencieusement et selon un autre mystère, le message passait, il était là.

Le père Philippe à toujours donné toute son énergie. Souvent, son lit n’était que le dossier creux d’une voiture peu confortable. Voiture, assurément ancienne, car donnée par un généreux donateur qui ne savait plus quoi faire de cette carcasse mécanique…Mécanique bricolée par un frère astucieux. Il se couchait tard, se levait tôt.

Parfois, il dormait à la maison, Lyon étant bien placé entre Fribourg et saint Jodard. Pour être sûr de son réveil à la bonne heure, je devais frapper à la porte de sa chambre pour lui dire : « Père c’est l’heure », « Il est 5 heures, ou 6 heures », « Il faut se préparer à partir » et j’entendais «Deo gratias ». Une autre journée s’enchaînait pour mieux faire aimer et connaître Jésus auprès de ceux qui ne le connaissaient pas, mal ou pas assez… Sa vie fut entièrement donnée.

La foi du père Philippe était immense. Un jour il m’a fallu trouver une église ouverte pour que le père Philippe puisse dire sa messe hebdomadaire. Il était tard… et toutes les portes bien fermées. Le curé de Tassin la demi-lune nous confia les clefs du bâtiment. Là, j’ai pu vivre la Sainte Messe, seul avec le père Philippe. Peu de mots, plein de grands silences. Son regard toujours proche et aimant de la sainte Eucharistie. Le rythme lent et le poids des mots de la consécration résonnent et sont encore dans ma mémoire. Oui le père Philippe était et est encore un grand ami de Dieu. Il donnait envie d’aimer, de rencontrer Dieu. Il était vraiment le digne fils de Saint Jean, et à mon tour, j’ai eu envie d’incliner ma tête vers celui qui faisait si bien vivre la présence de notre seul vrai Maître, Frère et Père : Jésus.

Le père Philippe vivait chichement. Il aimait les gens, il aimait la beauté de la vie. Artiste, il goûtait une belle peinture, parlait avec excellence des aquarelles. Il savourait un bon verre de vin. Il prenait dans ses bras largement ouverts, l’ami absent depuis longtemps. Tout était net sans équivoque. Mais une bonne accolade s’imposait…A l’école de Saint Jean, nous ne sommes pas des esprits purs. L’homme spirituel est incarné. Si les frères se saluent délicatement en posant leurs fronts l’un contre l’autre en signe de la communion des intelligences… Il m’est arrivé de serrer dans mes bras le père Philippe. Oui, car il était mon père. C’est tout! C’est tout simple. Toute allusion supplémentaire est déplacée et erronée. Nous ne sommes pas des puritains qui classent tout en pur ou impur. Nous sommes des Hommes. Des Hommes dont la rectitude de l’intelligence se refuse à de faux amalgames. Oui, il y a une virilité à se faire une franche accolade. Et ce n’est qu’une accolade et ceci n’a rien à voir avec une volonté de toucher pour satisfaire une sensualité frustrée… Il faut être tordu pour tout voir à travers ce prisme réducteur. J’en suis certain, le père Philippe a vécu chaque jour, chaque heure, chaque instant, ses trois vœux. J’en suis certain et certaines attaques imprudentes contre lui me font mal. Lui qui fut si ferme dans le combat pour la vérité, fut si indulgent avec tous. Qui peut lui jeter une pierre ?

Le père est un homme de grande foi, ses actes furent toujours des actes d’apôtre ! Et nous voulons en témoigner.

Sans cesse, il nous a montré et démontré que le Christ est « le Chemin, la Vérité, la Vie », que la création est don de Dieu et est belle. Qu’il nous faut partir et aimer le réel : visible et invisible…Que des trois sagesses, celle proposée par l’Eglise Catholique Romaine est celle qui réalise pleinement l’Homme. Nous portons le « Père Marie-Do » dans notre prière, comme il nous a appris à prier. Et nous ne pouvons que lui dire un mot, à lui et à ses fils et frères : merci !

Patrick et Bénédicte LOUIS

Patrick LOUIS

Professeur à l’Université Lyon3 – Agrégé d’économie- Docteur en Droit

Conseiller Régional – Conseiller Communautaire du Grand Lyon – Député Honoraire du Parlement Européen

Bénédicte LOUIS

Mère de 7 enfants

Juriste – Assistante sociale – Conseillère honoraire du 5ème arrdt de Lyon