Interview d’André Clément, fondateur de l’Institut de Philosophie Comparée

Publié le Mis à jour le

18 août 2013

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré le Père Marie-Dominique Philippe ?

« Au moment de créer la Faculté Libre de Philosophie Comparée, j’ai cherché les meilleurs professeurs qui pouvaient apporter leur concours, leur personnalité, leur science et éventuellement leur sainteté à cette faculté. Le premier que j’ai contacté fut le Père Marie-Dominique Philippe que j’avais eu comme professeur de théologie à l’âge de 20 ans, en 1950, à Québec. Il nous avait fait un cours de philosophie mariale très remarquable. J’ai toujours conservé, depuis cette date, l’idée que si un jour la Providence permettait que l’on mette sur pied une faculté fidèle à l’enseignement de l’Eglise et à Saint Thomas d’Aquin le premier que je contacterais serait le Père Philippe. Je suis allé le voir avec Monsieur de Monléon, le chanoine Roger Verneaux et mon frère Marcel. C’est avec cette petite équipe de départ que nous avons établi le programme de la Faculté. Chacun a eu sa part et le Père Philippe qui était à l ‘époque à Fribourg, venait donner ses cours tous les lundis à Paris. Certains étudiants ne venaient à la Faculté que pour le Père Philippe en raison de sa personnalité, de sa réputation et de son charisme car il en avait un. Il avait alors toute sa voix, il n’avait pas encore subi ses problèmes à la gorge qu’il aura par la suite ».

Quels cours donnaient-ils ? 

« Il donnait des cours sur l’introduction à la philosophie, sur la philosophie grecque en particulier. Je lui avait demandé un cours sur le beau et sur les rudiments de la métaphysique. Il se servait davantage d’Aristote que de Saint Thomas mais Aristote est à Saint Thomas ce que le peuple Hébreux est aux Chrétiens. Les étudiants aimaient énormément le Père Philippe qui venait spécialement de Suisse pour cela. Nos liens personnels se sont développés à partir de la création de la faculté en 1969 ».

Pendant combien d’années a-t-il enseigné à la Faculté de Philosophie Comparée ?

« Il a enseigné pendant les deux premières années. Les liens d’amitié qui se sont tissés entre lui et moi l’ont amené à penser que je pourrais organiser une faculté qui serait en même temps un séminaire pour ses étudiants de Fribourg. Cela a été notre première petite divergence. Je lui ai dit «  Père, je ne suis pas fait pour diriger un séminaire et je ne le veux pas car je ne souhaite pas mélanger les genres ». Comme le Père Marie-Dominique Philippe était très lié à Châteauneuf-de-Galaure, il a parlé de son projet à Marthe Robin qui lui a dit « Monsieur Clément a raison, vous devez faire votre affaire de votre côté et laisser Monsieur Clément faire de la philosophie ». C’est pour cette raison que nous nous sommes séparés en 1971. C’est alors que le Père Philippe a commencé à préparer la création des Frères de Saint-Jean pendant que je continuais à mettre sur pied une Faculté qui dispenserait des diplômes d’Etat. Nous nous sommes séparés pour être chacun dans notre vocation. Le Père Philippe est un prêtre, un prêtre magnifique, un des prêtres surnaturels que j’ai connus dans mon existence avec le Père Lelièvre au Canada et le Père Finet (fondateur des foyers de Charité) en France. Nos chemins ont divergé mais nous sommes restés amis. Je connaissais très bien les Foyers de Charité et une année, le Père Finet a demandé au Père Philippe de prêcher une retraite aux membres du foyer, retraite à laquelle j’ai assisté. Le Père Finet l’aimait beaucoup et c’est Marthe Robin qui a fondé la communauté Saint-Jean à la demande du Père Philippe de même que c’est elle qui a fondé la Faculté Libre de Philosophie Comparée en me suggérant d’aller me former au Canada en philosophie. La communauté Saint-Jean comme la Faculté que j’ai fondée sont deux fruits de Marthe Robin avec d’un côté le Père Philippe et de l’autre André Clément ».

Quel souvenir vous laisse le Père Philippe aujourd’hui ?

« Le Père Philippe était un « électron » libre. Il était dominicain mais sans être attaché à une communauté dominicaine. Sa communauté c’était Le Saulchoir (qui se trouve aujourd’hui rue des Tanneries à Paris) où il donnait des cours. Mais c’est à Québec que je l’ai rencontré la première fois et où je l’ai énormément apprécié ».

Pouvez-vous nous dire un mot de sa personnalité ?

« C’est une personnalité très attachante. Partons de l’essentiel : la messe. Il fallait l’entendre et le voir dire sa messe. Quand il abordait le canon et qu’il prononçait les paroles de la consécration : « Hoc Est Enim Corpus Meum » ce n’était pas de la rigolade… Il était vraiment Jésus. On le sentait vivre tellement le Seigneur Jésus. C’est d’ailleurs ce qui explique ses liens avec Marthe Robin qui vivait aussi la Passion avec Jésus. La personnalité du Père Philippe explique en quelque sorte ses défauts. Il avait l’obligation d’être sur la terre tandis que son âme était au ciel. On le savait quand on le voyait dire sa messe. Il avait une très grande charité, presque excessive. Il suffisait que quelqu’un à la sortie de la faculté vienne lui demander un peu d’argent pour qu’il donne l’enveloppe qu’on venait de lui remettre pour le rembourser de ses frais de déplacement. Il était mystique – je parle de la messe – et il était d’une charité surnaturelle quelquefois imprudente. « La charité est volontairement poire » disait le Père Finet ce qui est une traduction parfaite de l’Épître aux Hébreux sur la charité ! Le Père Philippe était « volontairement poire ». C’était sa personnalité. Et puis il ne jugeait pas et quelquefois il ne jugeait pas assez. Un de ses collaborateurs à Fribourg était un garçon splendide qui était capable de donner un enseignement sur les douze livres de la Métaphysique sans l’aide d’aucun papier. Il s’est mis à lire Nietzsche. Le Père Philippe n’a rien vu. Ce garçon a perdu la foi et la morale, il est parti avec une étudiante alors qu’il était marié. Le Père Philippe ne jugeait pas les autres ».

Est-ce que cela veut dire qu’il ne voyait pas le mal ?

« Oui, il ne voyait pas le mal. Ceux qui vivent le mal voient le mal. Mais le Père Philippe, comme les saints, ne voyait pas le mal. Un jour, il a envoyé à la Faculté Monsieur Dirk Pereboom, un protestant qu’il connaissait, me le recommandant pour enseigner la logique aristotélicienne. Or il n’y connaissait rien. Je n’ai pas pu le garder. Le Père Philippe était trop bon. Il n’était pas soupçonneux parce qu’il avait une âme transparente. Il avait une grande affectivité mais jamais son affectivité n’a dépassé les normes de la correction parfaite et de la bienséance ».

Auprès de qui a-t-il pris conseil quand il a fondé la communauté Saint-Jean ?

« Il a pris conseil auprès du Père Finet à Châteauneuf-de-Galaure et auprès de Marthe Robin. Je ne sais pas s’il a pris d’autres conseils. C’est avec la fondation des Frères de Saint-Jean que nos voies ont divergé quand j’ai refusé de diriger le séminaire qu’il voulait créer (…) Nos différents étaient de bons problèmes, ceux d’un prêtre et d’un laïc avec chacun des responsabilités différentes ».

Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?

« C’était à Rimont deux ou trois ans avant sa mort. Nos relations étaient d’une franchise totale. Quand j’avais à lui dire quelque chose je lui disais ce que j’avais à lui dire. Nous avions à la fois des liens communs avec Châteauneuf-de-Galaure et en même temps de petites divergences portant non sur la communauté Saint-Jean mais sur l’institut de philosophie qu’il avait mis sur pied à Paris. Mais tout cela était presque anecdotique et avec le sourire. On se téléphonait souvent, il m’appelait par mon prénom, il avait un rire inimitable qui faisait tout passer avec infiniment de cœur et de gentillesse. C’était entre « gentlemen agreement » ! Et mon neveu Pascal Clément (N.D.L.R. : député de la Loire et ancien Garde des Sceaux sous la Présidence de Jacques Chirac) lui a permis d’ouvrir la communauté de Saint-Jodart. Le Père Philippe s’occupait aussi des sœurs de Bethléem où quinze de mes étudiantes sont entrées. Il fut l’un de leurs aumôniers. Je l’ai vu à l’île de Lérins avec une noria de petites sœurs. Je vous garantis que s’il y avait eu la moindre chose entre le Père Philippe et telle ou telle religieuse je l’aurais su dans l’heure par mes anciennes étudiantes ! Je n’ai jamais entendu autre chose que la louange pour la sainteté du Père Philippe et pour sa pédagogie du bien des âmes. Quand il enseignait Aristote  il cherchait le bien des âmes, quand il enseignait le beau c’était également pour préfigurer la Béatitude… Tout ce qu’il faisait était orienté dans ce sens. Rien n’était en lui petit, mesquin et vulgaire. Je n’ose même pas parler de morale à l’égard du Père Philippe. Il n’est pas à ce niveau. Il est au contraire au niveau le plus élevé d’une âme de prêtre  qui se conduit comme un autre Christ ».