Témoignage d’un frère

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A toi qui cherches la vérité,

Voici mon témoignage sur la personne qui a su éveiller en mon cœur une admiration et un amour si profonds pour Jésus et pour Marie, pour l’Eglise, mais aussi pour le monde, pour mes frères et sœurs, pour moi-même, pour la vérité… un témoignage sur la personne qui, progressivement, est devenue pour moi un véritable père spirituel, un maître et un témoin, par sa vie plus encore que par son enseignement des trois sagesses, un frère, et, j’ose dire, un grand ami.

Né à Lyon en 1964, troisième de six enfants, j’ai grandi au sein d’une famille chrétienne. Nous vivions simplement mais sans être pauvres. Maman s’affairait à nous éduquer et à rendre accueillante la maison et le jardin tandis que papa travaillait de longues journées dans son studio de photographie pour nourrir cette petite famille. Notre paroisse était typique de l’après Vatican II en France, peu de doctrine, peu de sens du sacré et beaucoup de confusions parmi les fidèles et les prêtres, même s’il y avait beaucoup de bonne volonté… Instruit dans des écoles catholiques jusqu’à quinze ans, j’entrais ensuite à l’école hôtelière de Grenoble et, au terme de mon service militaire et d’une expérience de travail de trois ans en France, Angleterre, Etats-Unis et Mexique, j’entrais à Saint Jean, le 4 octobre 1987, après avoir passé quelques mois en école de vie auprès d’une petite communauté charismatique.

Ma première rencontre avec le Père eut lieu lors d’un petit séjour à Saint Jodard alors que j’essayais de discerner ma vocation. Je n’avais alors aucune idée de qui il était. Il me reçut avec chaleur et m’écouta avec grande attention. Entendant ma difficulté pour choisir une vie religieuse qui mettait un tel accent sur la philosophie, avec grande simplicité il m’invita à ne pas m’inquiéter de cela, me disant que je pourrais faire la cuisine si cela m’aidait plus. Il me suggérait cependant de m’asseoir à quelques cours pour avoir une expérience directe de cette recherche. Il me promit de prier pour que je découvre ma vocation dans l’Eglise. Je le quittais sans avoir eu l’impression d’avoir rencontré quelqu’un d’exceptionnel, mais très en paix, et impressionné de sa simplicité et de sa pauvreté, n’ayant à aucun moment senti de sa part la moindre pression pour me conduire dans la communauté dont il était le fondateur. Pendant la nuit d’adoration qui suivait cet entretien, Jésus me faisait clairement comprendre que c’était dans cette communauté qu’il voulait que je rentre, malgré mon aversion pour la philosophie… J’ai tout de suite eu le sentiment que cette lumière était une grâce accordée par Jésus sur la prière du Père.

Je pouvais constater dans cette petite communauté naissante deux traits qui la distinguaient nettement de tout ce que je connaissais jusque-là : d’une part la joie de suivre ensemble Jésus que manifestaient les frères et les sœurs, de l’autre la ferveur de la vie de prière et de la recherche de la vérité.

Le Père célébrait l’Eucharistie avec une telle intensité d’amour qu’il me semblait découvrir ce qu’était vraiment la Messe pour la première fois de ma vie. Nous étions comme entraînés à nous plonger avec lui dans l’intime communion avec Jésus-eucharistie, et le silence d’amour qui suivait la célébration liturgique apparaissait si naturel pour prolonger ensemble cette communion profonde avec Dieu et les uns avec les autres !

Les cours de philosophie et de théologie ainsi que les conférences spirituelles que donnait le père à St Jodard furent pour moi une telle source de lumière et de paix durant toutes ces premières années de vie religieuse ! Il me semblait qu’à travers le père, Dieu nous plongeait dans la lumière et je me sentais si privilégié d’avoir été choisi par Dieu pour vivre auprès de cet homme d’Eglise, à la fois si simple, si pauvre, si aimant et à la fois si sage ! Très vite je notais que la vivacité de sa recherche avait réveillé en moi l’admiration que j’avais eu étant enfant et que mes années d’écoles et l’air ambiant que nous respirions en France avait bien enfoui sous des couches d’opinions et d’informations emmagasinées sans être vraiment comprises… Jamais personne n’avait su comme lui capter les désirs les plus profonds de mon intelligence pour les ordonner vers la sagesse. Son enseignement éveillait ce qu’il y avait en moi de plus personnel, de plus intime, cette soif de connaître la vérité sur l’homme et sur Dieu, sur Jésus… en un mot, l’amour de la vérité !

Au début un peu gêné, il est vrai, d’entendre si souvent parmi les frères cette référence au « père », craignant même qu’on idolâtrasse un peu sa personne au détriment de la vraie religion, je découvris cependant peu à peu, à travers les cours, les messes, les rencontres personnelles et la vie commune avec lui, que cette grande place qu’avait le père dans notre vie était due, non pas à une idéalisation de sa personne, mais bien aux qualités exceptionnelles et bien réelles qu’il avaient acquises par des années de prière, de vie commune et de labeur, et surtout par une grâce du Christ, et dont les frères et les soeurs voulaient profiter le plus possible. Parmi toutes, il convient de nommer celle que l’Ecriture nous montre comme la plus précieuse, la sagesse, qui faisait de lui un véritable maître et non seulement un professeur.

« Car elle est pour les hommes un trésor inépuisable,

ceux qui l’acquièrent s’attirent l’amitié de Dieu” (Sg7,14)

Sans doute liée à cette sagesse, ou plus exactement à ces trois sagesses, dont il vivait et dont il témoignait sans cesse, le père était l’homme le plus pauvre que je n’ai jamais rencontré dans ma vie. Il ne possédait rien, pas même ses projets, ses découvertes, son temps, sa santé, ses fils et filles spirituels, tout était donné au Christ et à l’Eglise, jusqu’au bout ! Il n’avait pas de lieu de vie, « nomade » pour le bon Dieu jusqu’au dernier jour de sa vie…L’ayant choisi comme père spirituel, jamais n’ai-je senti aucune pression sur moi, aucune possessivité de sa part ou désir de dominer sur moi, sur ma vocation ou quoi que ce soit. Je n’ai pas su trouver depuis un père qui soit aussi pauvre, si radicalement respectueux de la personne de l’autre, dans toute son altérite existentielle. Cette pauvreté nous pouvions la toucher aussi dans ses gestes exprimant toute la tendresse de sa paternité. Ils étaient une manifestation de son don total à chacun. Jamais n’ai-je senti rien de déplacé, d’accaparant, sinon tout le contraire ! Et cela j’ai pu le constaté avec moi-même mais aussi avec toutes les personnes que j’ai pu conduire auprès de lui, hommes et femmes, (incluant ma mère, mes sœurs, mes nièces et nombreuses personnes que j’accompagnais spirituellement) ainsi qu’enfants. Toujours c’était pour chacun et chacune une rencontre limpide qui nous entraînait vers Jésus et Marie et nous communiquait l’amour victorieux de Jésus sur toutes nos misères…

Cette note de pauvreté était particulièrement sensible dans sa manière de nous gouverner. Beaucoup plus père que supérieur, il nous attirait vers les sommets dont lui-même vivait si intensément : la prière, le silence d’amour, la recherche de la vérité et la charité fraternelle ouvrant son cœur et son intelligence aux misères les plus profondes des hommes de notre temps. Grand contemplatif et grand apôtre à la fois, nous l’aimions beaucoup plus que nous ne le craignions et sa vie même nous inspirait à le suivre, à nous dépasser pour vivre une vie toujours plus évangélique. Il ne nous conduisait pas selon un projet politique, répétant souvent qu’il n’avait aucun projet sur la Communauté. Bien plutôt il était profondément á l’écoute de Dieu, des appels du saint Père, des évêques, de ses frères, et aussi des grandes misères de l’humanité. Il savait de façon étonnante nous unir, au-delà des différences si grandes qui nous caractérisent, en nous replaçant toujours face à la transcendance de l’appel de Dieu sur chacun de nous, mais aussi de la transcendance de la vérité sur nos opinions respectives. Son respect pour la conscience propre de chacun était sans limite, il préférait changer tous les plans plutôt que d’aller contre la conscience d’un frère. Je voudrais à ce sujet citer une intervention que le père fit lors d’un chapitre général en octobre 1999 : « Mais comprenez bien que je ne voudrais jamais demander quelque chose à l’un d’entre vous si, profondément, dans sa conscience, en face de Dieu, il juge qu’il ne doit pas accepter. Nous avons toujours maintenu dans le gouvernement de la Communauté cette priorité de la conscience personnelle de chacun, parce que c’est ce que Dieu fait. Le Concile Vatican II a demandé à tous les théologiens (je ne cesse de le dire) d’être très attentifs à la théologie de l’économie divine; et c’est l’Esprit Saint qui nous le demande. Or être attentif à cela implique justement de respecter la conscience de chacun, et la grandeur de la conscience de chacun. Nous ne sommes, comparativement à la volonté de Dieu, que de petits instruments; on peut se tromper complètement ; mais ce qu’on veut, c’est que si on se trompe, eh bien, oui, que l’Esprit Saint passe devant ! ».

Cette pauvreté face à la voix de Dieu dans le cœur de chaque personne a été souvent considérée comme une faiblesse dans sa manière de gouverner. Pour moi c’est bien au contraire le signe d’une grande force d’amour, qui lui permettait de demeurer toujours fidèle aux appels de Dieu sur lui et sur chacun de nous et toute la Communauté, même s’il savait que beaucoup ne comprendraient pas: « Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. » Cette docilité à l’Esprit Saint se manifestait sans cesse dans sa manière de vivre et nous a bien souvent surpris. Un petit exemple, alors que j’étais vicaire à St Jodard, quelques minutes avant de commencer un cours pour environ 200 personnes, il me demandait de trouver une voiture et nous partions sur les chapeaux de roues pour aller au secours d’une brebis perdue, laissant les 99 autres, pour ne revenir que très tard dans la nuit…

Que dire de sa joie… Elle ne le quittait jamais, même au cœur des plus grandes épreuves. Elle était comme une présence visible de la victoire de Jésus, de sa résurrection. Elle lui permettait de porter les plus grandes tristesses de l’humanité sans jamais être écrasé par elles. Avant chaque cours, il souriait aux étudiants. Parfois son air était grave, à cause du sérieux de la situation, mais toujours il y avait cette joie, même lorsqu’il pleurait avec ceux qui pleurent… Et cette joie était si contagieuse !

Il est impossible de ne pas parler de son lien si extraordinaire avec Marie. Il ne la quittait jamais et toujours nous invitait à aller vers elle, à la prendre chez nous comme Jean, à contempler son mystère, en particulier grâce à la métaphysique. Il n’était pas seulement dévot de Marie, il la connaissait de manière si personnelle, contemplait son mystère, scrutant toujours plus profondément en elle le chef d’œuvre de la création et de la reprise de tout par la grâce de Jésus. Il nous en parlait comme peu de personne n’en avait jamais parlé, nous entraînant à vivre, par elle et en elle, de tous les mystères de Jésus, a découvrir sa maternité divine sur chacun de nous, son aide si efficace pour demeurer dans paix et continuer d’avancer, même lorsque l’on se découvre tout fragile face à l’appel de Dieu sur nous…

A partir de Marie le père nous conduisait à découvrir la femme, «chef d’œuvre de la création», selon ses paroles, et, par le fait même, la créature la plus aimée de Dieu et appelée à la plus haute vocation. Il avait un tel respect, une telle admiration pour la femme, qu’il nous entraînait à purifier notre regard sur elle de toute les fausses propagandes dont notre imagination était infectée et de toute vision réductrice qui abîmerait la vérité sur «la petite benjamine» de la création, la dernière crée, la «dernière touche» du créateur, perfectionnant toute sa création… Il nous donnait un regard sur la femme contemplative, gardienne de la vérité en la contemplant et en s’y consacrant… « Consacres-les dans la vérité… »

Il transmettait une vision du sacerdoce ministériel qui le rendait tout relatif au sacerdoce royal des fidèles, en particulier au mystère de la « femme », de sa maternité divine, pleinement réalisée en Marie et prolongée d’une façon toute spéciale dans la vie contemplative. Auprès de lui nous découvrions que seule la contemplation pouvait donner tout son sens à notre vie et nous permettre de devenir progressivement des serviteurs doux, fidèles et humbles, appelés à choisir toujours, à la suite du Maître, la dernière place.

Il me semble que ces quelques mots ne pourront que donner une bien pâle lumière sur ce petit enfant de la Vierge Marie, cet homme d’Eglise si docile au magistère du Saint-Père et des évêques et si apôtre de Jésus, ce grand philosophe et théologien, ce maître de vie spirituelle, cet ami si fidèle de Jésus et des hommes pécheurs…

Un frère